Raoul Vaneigem

ou la leçon de savoir-vivre

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« Il y a des pousse-au-crime. Raoul Vaneigem est un pousse-à-vivre.
Un pousse-à-vivre-heureux. Le plus possible ».

       
       

En ouvrant par ces mots Vaneigem l’insatiable, le premier livre consacré à l’auteur du Traité de savoir- vivre à l’usage des jeunes générations(1), Pol Charles va droit à l’essentiel et nous dit : sachons comme Vaneigem nous ranger du côté de la vie, de la vraie vie. Ici et maintenant. Car ce monde est placé sous le signe de la survie, de la vie réduite aux impératifs économiques. Ce monde où l’on perd sa vie à la gagner, ce monde où l’argent volé à la vie est mis au service de l’argent, ce monde est gouverné par la mort. Réalité que l’actualité nous confirme chaque jour plus ou moins brutalement, et essentielle à comprendre, parce qu’elle fonde la nécessité du changement radical de perspective auquel nous appelle Raoul Vaneigem.

 

Dès l’abord, Pol Charles nous propose un florilège de « citations pour servir à l’intelligence de Raoul Vaneigem » : un exercice qui pourrait paraître vain si Vaneigem ne s’y était prêté lui-même en donnant voici peu un réjouissant Dictionnaire de Citations pour servir au divertissement et à l’intelligence du temps(2). Si les phrases percutantes et joliment tournées de Raoul Vaneigem incitent à la cueillette, c’est autant sans doute pour l’amour des mots que par stratégie. Comment oublier qu’en mai 68 les étudiants parisiens firent fleurir les murs de la Sorbonne des slogans inspirés du Traité de savoir-vivre paru six mois plus tôt ? Si dans le domaine des idées, la déperdition est immense, les grandes semailles ne sont jamais vaines. Elles peuvent nourrir d’autres orgasmes de l’Histoire et, dans l’immédiat, sustenter ceux qui sont prêts à en faire bombance.

 

Ne comptons pas trop sur les médias pour nous inviter à y goûter : ces idées ne font pas les gros titres ni les gros tirages. La discrétion de Raoul Vaneigem est d’ailleurs légendaire : il fuit les journalistes et cultive son jardin plutôt que de se livrer en pâture à la société du spectacle.
Mais cette discrétion n’est ni silence, ni renoncement. La métaphore du partisan qui se replie pour mieux reprendre l’assaut n’est pas tout à fait adaptée pour dire que Vaneigem mène une guérilla à sa façon, mais en partisan de la vie – et d’abord de sa propre vie. Après le Traité de savoir-vivre (1967), il faut attendre 1979 pour découvrir Le Livre des Plaisirs(3), puis 1986 pour Le Mouvement du Libre-Esprit(4). Mais depuis le début des années 1990, quel feu d’artifices ! C’est d’abord l’Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire(5). Puis dans la foulée, la Lettre de Staline à ses enfants enfin réconciliés de l’est et de l’ouest(6), La Résistance au christianisme(7), Nous qui désirons sans fin(8), Pour une internationale du genre humain(9), De l’inhumanité de la religion(10), et enfin sa Déclaration des droits de l’être humain(11),parue l’an dernier. Brûlots notoires complétés par des fusées plus modestes, mais tout aussi brillantes comme son essai sur Louis Scutenaire(12), son Avertissement aux écoliers et aux lycéens (13), son Eloge de la paresse affinée(14), sans oublier un « Que sais-je ? » sur Les Hérésies et de remarquables Notes sans portée(15) superbement illustrées par Roland Roure… La paresse, chez Vaneigem, se situe dans une perspective créatrice… Il tape souvent sur le même clou, en citant Voltaire  : « On dit que je me répète. Je cesserai de me répéter quand on se corrigera. » Il lui arrive de faire mouche, lorsque la jeunesse prend sa respiration : 70 000 exemplaires de l’Avertissement se sont vendus en 6 mois, lors des mouvements étudiants et lycéens de 1995-96.

 

Le livre de Pol Charles prend peu de distance avec son sujet, et c’est tant mieux. Il est conçu pour nous donner envie de lire ou de relire Vaneigem, dans le texte. Ses grands thèmes sont exposés et commentés brièvement, avec une grande clarté. Et d’abord, celui de la Tabula Rasa. Table rase.
Faire table rase, pour Vaneigem, c’est réaliser que la jouissance de soi et du monde implique la fin du travail, de la contrainte, de l’échange, de l’intellectualité, de la culpabilité, de la volonté de puissance : « Je ne vois aucune justification – si ce n’est économique – à la souffrance, à la séparation, aux impératifs, au paiement, aux reproches, au pouvoir » indique Raoul Vaneigem dans Le Livre des plaisirs. Table rase, dit-il. « Guerre totale, radicale. » Mais « contre qui ? Contre quoi ? » se demande Pol Charles. Contre « tout ce qui constitue le monde de la survie. Qu’est-ce que la survie ? Tout ce qui brouille le teint de la vie. L’ennui. L’absence de passion. La sanctification du travail, du renoncement et du sacrifice. L’obligation de tout payer : qu’un bonheur soit remplacé par un chagrin, une maladie, un accident, une séparation, un échec… L’importance des rôles, la « parure des apparences » … L’inanité et l’insanité du spectacle. La toute-puissance du fric. Le consumérisme échevelé. La vie au ralenti, quand elle s’économise. Le respect de la hiérarchie, du fric, du monarque, du prêtre, du caporal. L’anxiété. Le refoulement, la résignation, la nostalgie, les plus tard, les ailleurs… ». La liste est longue, hélas…

 

C’est un des intérêts de cet essai que de montrer l’évolution d’une pensée vivante, qui n’a cessé de s’approfondir, de s’élargir, ou pour mieux dire avec un mot cher à Vaneigem, de s’affiner (« Affiner. S’affiner. L’affinement. Existe-t-il, chez Vaneigem, mot plus récurent ? » note Pol Charles). C’est le cas de sa critique de la religion – il est vital, toujours, de dénoncer la race des prêtres qui vend du renoncement au nom d’une vie future – mais aussi du rôle de l’intellectuel qui cultive l’abstraction pour
forger le langage des maîtres au service du sacré, du symbolique, du rituel et de l’économie. Mais Vaneigem va bien au delà de cet affûtage - toujours nécessaire - des armes de la critique. Il veut découvrir « l’alchimie du bonheur » et l’enraciner dans le vécu : « Peut-être est-ce là le Grand Œuvre dont l’alchimiste entretenait chaque jour la quête patiente et passionnée : une obstination du désir se dépouiller de ce qui le corrompt, à s’affiner sans cesse jusqu’à cette grâce qui le transmute en or vivifiant le plomb de la misère, de la mort et de l’ennui. »(16). Face à une société qui déshumanise, il veut s’employer à construire des situations où « créer son bonheur quotidien enseigne à créer une société toujours plus humaine. »(17)

 

Parmi ses valeurs sûres, d’abord les femmes et les enfants.... Vaneigem célèbre « la femme revêtue de ses habits de jouissance, majestueuse dans sa certitude d’être la créature la plus inutile et la plus nuisible à cette économie que les prêtres inventèrent en sacrifiant l’amour au pouvoir. »(18) Selon lui, « il n’y a, pour soutenir le projet d’une révolution permanente, que les femmes et la conscience de vie qu’elles engendrent »(19). Quant aux enfants, gardiens de l’âge d’or, Raoul Vaneigem leur dédie son Internationale du genre humain (« Aux enfants, qui recréeront le monde en ce qu’il a de vivant et de merveilleux. ») et, nous apprend Pol Charles, leur prépare un livre.

 

Sur son drapeau de rêveur figure bien sûr l’amour, passion créatrice à raviver sans cesse « dans l’assurance quotidienne qu’aucune contrepartie ne lui est due ni acquise ». Enfin, si « le travail est l’inversion de la créativité », à l’inverse, « la créativité est par essence révolutionnaire » car « la vraie richesse de l’homme est de se recréer en recréant le monde ».

 

Quant à l’écriture, quelle meilleure lanterne pour « éclairer le plaisir de vivre mieux » ? Celle de Vaneigem est souvent un bonheur et l’on appréciera le chapitre où son exégète s’amuse à commenter son amour immodéré pour les ressources de la langue classique et son abus des subjonctifs. Il en profite pour rappeler, ce qui peut également être utile à nos lecteurs, l’avis lapidaire énoncé dès 1922 par le bon Ferdinand Brunot, à la page 782 de son monumental ouvrage La pensée et la Langue : « Le chapitre de la concordance des temps se résume en une ligne : il n’y en a pas. »

 

Pol Charles note encore que, du Traité à ses derniers ouvrages, l’écriture de Raoul Vaneigem connaît une heureuse évolution : « Disons-le sans ambages, le Traité n’est pas d’une lecture aisée ; l’auteur en convient jusqu’à s’excuser dans l’édition Folio (1991), d’un intellectualisme certes sans arrogance, mais qui n’a pas manqué d’en rebuter quelques-uns. De décennie en décennie, l’écriture de Vaneigem est heureusement passée de l’exercice brillant, mais quelque peu réfrigérant, d’une intelligence habille à manier des concepts hérités, entre autres du marxisme, de la sociologie, de la linguistique et de la sémiotique, à un discours, comment dire, plus souple, plus charnel, où se déploie une « intelligence sensible »(20).

 

L'nvitation, à aimer, à créer, à vivre pleinement… « Remplacer la croyance au bonheur par la volonté d’être heureux est le combat quotidien qu’il est agréable de livrer avec et pour soi quand on y a mis la
violence d’une passion »(21).

 

Telle est la leçon de « savoir-vivre » de Raoul Vaneigem. Elle est donnée en toute modestie : « Je ne suis le porte-parole de personne. J’essaie seulement d’atteindre à cette conscience de la vie qui est en moi, comme si elle était la conscience du vivant confusément présente dans le monde »(22), mais avec la rage qui s’impose : « Je dénie aux siècles passés le droit de me hanter de leur abjection. Je récuse l’autorité d’une pensée marquée au sceau de l’imposture. »

Phil Fax
La Nouvelle Revue Moderne n°2 - juin 2002
Mise à jour janvier 2003

Voir également : L'ère des créateurs - chronique, Février 2003

Pol Charles :VANEIGEM L'INSATIABLE
(L’Age d’Homme, 2002)

De Pol Charles,
dans le
N°5 de la Nouvelle Revue Moderne (mars 2003) :
UN DIMANCHE EN NOVEMBRE
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Bibliographie de Raoul Vaneigem :

  • Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations
    (Gallimard, 1967 ; réédition Folio, 1992, avec une préface inédite).
  • Histoire désinvolte du surréalisme
    (Paul Vermont, 1977 ; réédition L’Instant, 1988), (sous le pseudonyme de J-F Dupuis)
  • Le Livre des plaisirs
    (Encre éditions, 1979 ; réédition Labor 1993, avec une lecture de Pol Charles).
  • Le Mouvement du Libre-Esprit
    Ramsay, 1986).
  • Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire
    (Seghers, 1990, réédition, 2002).
  • Louis Scutenaire
    (Seghers, 1991)
  • Lettre de Staline à ses enfants réconciliés
    (Manya, 1992 ; réédition Verdier 1998).
  • La Résistance au christianisme. Les hérésies des origines au XVIII° siècle
    (Fayard, 1993).
  • Les hérésies
    (PUF, Que sais-je ? 1994).
  • Banalités de base
    (Ludd, 1995).
  • Avertissements aux écoliers et lycéens
    (Mille et une nuits, 1995).
  • Nous qui désirons sans fin
    (Le cherche midi, 1992, réédition Folio, 1998).
  • La Paresse
    (Editions du Centre Pompidou, 1996).
  • Notes sans portée
    (éditions de la Pierre d’Alun, 1997, illustrations d
    e Roland Roure)
  • Dictionnaire de citations pour servir au divertissement et à l’intelligence du temps
    (Le cherche midi, 1998).
  • Pour une internationale du genre humain
    (Le cherche midi, 1999).
  • De l’inhumanité de la religion
    (Denoël, 2000).
  • Déclarations des droits de l’être humain
    (Le cherche midi, 2001).
  • L’ère des créateurs
    (Complexe, 2002).
  • L’art de ne croire en rien (suivi de) Livre des trois imposteurs
    (Rivages, 2002).
  • Pour l’abolition de la société marchande pour une société vivante
    (
    Payot, 2002).

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Sur internet :
Note préliminaire au projet de construction d’Oryastis, la ville des désirs
Revue littéraire en ligne, n°4, février 2002 :
www.bon-a-tirer.com

  (1) - Gallimard, 1967 ; réédition Folio, 1992.
  
(2) - Le cherche midi éditeur,1998.
 
 (3) - Encre, 1979 ; réédition Labor, 1993.
  
(4) - Ramsay, 1986.
  
(5) - Seghers, 1990.
  
(6) - Manya, 1992 ; réédition Verdier 1998.
 
 (7) - Fayard, 1993.
  
(8) - Le cherche midi, 1992 ; réédition Folio 1998.
 
 (9) - Le cherche midi, 1999.
(10) - Denoël, 2000.
(11) - Le cherche midi, 2001.
(12) - Poésie Seghers, 1991.
(13) - Mille et une nuits,1995.
(14) - La Paresse, éditions du Centre Pompidou, 1996.
(15) - La Pierre d’Alun, 1997 .
(16) - Eloge de la paresse affinée, p. 28.
(17) - Pour une internationale du genre humain, p. 16.
(18) - Le Mouvement du Libre-Esprit, p. 31.
(19) - Notes sans portée, p. 26
(20) - Vaneigem l’insatiable, p. 90.
(21) - Notes sans portée, p.45
(22) - Ibid, p 42 et p. 9

       
       

Dessins de Roland ROURE, extraits de : NOTES SANS PORTEE
© Raoul Vaneigem, Roland Roure - La pierre d'Alun - 1997

       
       

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