Les collages de Jean Rousselot

 

Jean Rousselot n'a pas fini de nous surprendre et vient de publier, avec la complicité de Lewigue qui a gravé son portrait en frontispice, un beau livre en tirage limité réunissant poèmes et collages. Si, en marge de son œuvre littéraire, Jean Rousselot a toujours " peu ou prou dessiné et peint ", son goût pour les collages était resté plus secret : " Disons depuis quelque trente ans, je me suis consacré à ce moyen d'expression avec beaucoup plus d'ambition, presqu'autant qu'à ma poésie, sans cesser par ailleurs de dessiner… " écrit-il, en indiquant ainsi combien cette pratique lui tient à cœur.

Si le dessin de Jean Rousselot peut être figuratif (il réalisa par exemple un portrait de son ami Max Jacob), ses collages sont exclusivement non-figuratifs. " Chacun sa manière, bien sûr ", nous dit-il. " La mienne procède tout d'abord d'un indéniable automatisme, à savoir la projection au hasard d'une mince liasse de coupures, choisies pour leur affinité ou leur opposition, en provenance de papiers dont les formes et les couleurs sont de ma main et ont été empruntés à des magazines et des publicités dont ma boîte à lettres déborde. Précision indispensable : contrairement à Arcimboldo qui composait des visages avec des fruits, des légumes, des poissons (etc…) parfaitement identifiables, mes fragments de réclame ne rappellent en rien l'objet de celle-ci ". La phase de l'assemblage demande un travail lent et minutieux, que tout collagiste connaît bien. Jean Rousselot y voit un exercice d'harmonie et d'équilibre, " qui n'est pas sans faire penser à l'étude et à la pratique  du  comportement humain ".   Il a cette phrase magnifique : "Tout collage achevé ne représente que lui-même ; ainsi de chacun de nous..."

Réalisés à partir du matériau le plus courant et résolument abstraits, ses collages constituent pourtant de remarquables photos d'identité humaine. Ces images sont des miroirs où nous pouvons rêver. Leur pouvoir magique naît des "noces de la substance et de la forme", selon les mots d'Aristote cités dans un des poèmes de ce livre. L'intervention du hasard et de l'inconscient n'exclut pas celle des mirages de la géométrie. Jean Rousselot, qui n'a rien oublié du surréalisme, sait aussi intégrer cet emprunt essentiel des cubistes à l'art de la Renaissance. Il y a dans ces images des jeux de lumière et de perspective qui fascinent. Si l'on ne peut guère prétendre que la poésie de Jean Rousselot est apaisée, ses papiers collés dégagent en revanche une profonde impression d'harmonie qui est le témoin de leur puissance émotionnelle et de sa maîtrise de l'art du collage. "Si j'ai deux cordes à mon arc, elles ne s'entremêlent pas", nous dit-il encore avec une belle lucidité sur son travail. Il ne faut pas manquer l'occasion de découvrir cette face lumineuse d'un poète que nous savons par ailleurs attentif aux voix de l'obscur. Entendant situer ses collages "dans une continuité digne de la parole ou de la musique", Jean Rousselot atteint cette ambition en nous offrant la grâce d'un chant qui parle à l'œil et à l'imagination.

Philippe Lemaire
Avril 2004

Les dents serrées l'oeil sur le saule
Dont l'agonie suit son cours
On écoute distraitement
Aristote raconter
Les noces de la substance et de la forme.

Jean Rousselot

Jean Rousselot : Poèmes & collages - Editions Nanga, Villerville, 2002.
Jérôme Feugereux éditeur - 6 rue Georges Clémenceau - BP 62 - 22430 Erquy (45 euros).

Des tirages de tête incluant un collage ou un poème manuscrit de Jean Rousselot sont disponibles aux prix de 300 et 200 euros.

Site des éditions : http://www.nanga.info
Site des écrits d'artistes :
http://www.feugereux.fr
Contact : nanga@feugereux.fr

 

Mai 2004 :
MINIMES , de Jean Rousselot.
    « Tout a été dit cent fois… » écrivait Boris Vian et Jean Rousselot nous le redit dans ce recueil d’aphorismes : « Nous ne faisons que radoter ». Mais il ajoute : « il y a toujours des pensées originales sous terre. » Car la pensée digne de ce nom, pour Jean Rousselot, est forcément subversive. Pas d’autre solution pour sortir du ronronnement habituel que de rester ouvert à celles qui « nous passent par la fenêtre ». Dans ce « concentré de Rousselot » (Verso), tous les traits sont lucides : « L’homme était fait pour le loisir, l’amour, la poésie. Il s’est fait une loi de travailler, de haïr et de réduire en bûches les arbres les plus lyriques » ; « Pourquoi tant d’inquiétude et si peu d’amour ? » ; « Il est moins ennuyeux de faire quelques pas avec les nuages que de chercher à savoir ou l’on en est avec les chefferies » ; « Cause toujours ! Tu es seul à parler ta langue ». Radotages ? Sans doute, mais tellement nécessaires…

  • Daniel Martinez éditeur A l’enseigne des deux Siciles
    8 avenue Hoche – 77330 – OZOIR-LA-FERRIERE.