Rêverie

Etang donné –
La Grenouille

 

 

« Logique cria la grenouille en se noyant avec le scorpion, où est la logique là-dedans ? Je n’y peux rien, dit le scorpion, c’est mon caractère…. Buvons au caractère. »

 

Monsieur Arkadin (film d’Orson Welles) repris dans La société du spectacle (film de Guy Debord)

 

La grenouille m’a toujours fasciné. Cet animal ressemble étonnamment à l’homme comme l’avait justement remarqué Jean-Pierre Brisset. « Le son de sa voix et la mélopée du chant de la grenouille ont déjà quelque chose d’humain » observait-il. Comment parler de la grenouille après Brisset qui a écrit des textes essentiels sur cet animal ?

 

Comme chacun sait, la grenouille a la capacité de faire la pluie et le beau temps. Placée dans un bocal pourvu d’une échelle, la grenouille remonte pour indiquer qu’il va faire beau. L’image de la grenouille-météorologue est entrée dans le monde de l’informatique puisqu’il existe un périphérique branchable ayant la forme d’une grenouille qui est à la fois thermomètre, baromètre et hygromètre. L’appareil se présente sous la forme d’une rainette verte en matière plastique qui a été baptisée Rita.

 

Grenouille mon amie

 

Lorsque j’avais une dizaine d’années, une grenouille, une rainette que j’avais attrapée dans un étang de la Dombes et baptisée Adèle, était mon animal de compagnie. Je lui avais aménagé un grand saladier de verre avec des pierres, de l’eau et quelques plantes, dans lequel elle passait ses journées à attraper les mouches.

Adèle vécut dans ma chambre un ou deux ans jusqu’au jour où, à la veille de partir en vacances, mon père décida d’autorité de la confier à un de ses amis qui avait un grand jardin agrémenté d’un bassin dans lequel vivaient déjà des poissons et quelques batraciens. A mon retour de vacances, Adèle avait disparu, du moins je ne la retrouvais pas au milieu des autres grenouilles, peut-être avait elle été dévorée par un chat, à moins qu’elle ne se soit laissée mourir de chagrin….

 

J’éprouvais moi aussi du chagrin. J’avais toujours comparé cette grenouille à un petit être humain car comme Brisset je voyais dans la grenouille une forme humaine.

 
 

Faire sauter la grenouille

 

La grenouille, qu’elle soit ou non notre ancêtre, ressemble à l’homme, mais elle s’en distingue par un trait physique important : elle n’a pas d’oreilles apparentes.

 

Chaque fois que j’évoque cette particularité, je repense à l’anecdote du savant qui chercha à localiser l’oreille de la grenouille. Ayant conduit ses observations sur un lot important de grenouilles qu’il avait dressé à répondre à des signaux sonores, il procéda un jour à l’expérience suivante : choisissant une grenouille robuste qui sautait gaillardement chaque fois qu’on lui en intimait l’ordre – Saute ! disait le savant et la grenouille sautait – il amputa l’animal d’une patte et constata que la grenouille sautait avec un retard de quelques secondes. Il en déduisit justement que la grenouille entendait son ordre avec difficulté. Il coupa alors la seconde patte et constata que la grenouille n’obéissait plus du tout Il en déduisit non moins justement que la grenouille était devenue sourde. Il avait ainsi découvert que chez la grenouille, l’organe de l’audition se trouve dans les pattes.

 

Manger la grenouille

 

Les cuisses de grenouille sont comestibles, les Anglais qui ne mangent pas cet animal ont baptisé les Français « mangeurs de grenouille », mais en Français, « manger la grenouille » signifie dérober la caisse. Un modèle de tirelire en forme de grenouille à la mode au XVIIIème siècle serait à l’origine de l’expression. La tirelire est devenue par extension une somme d’argent mise en réserve. Au XIXème siècle, cette locution est devenue « faire sauter la grenouille » (1842).

 

Grenouille ma mère

 

La grenouille semble avoir été, depuis la nuit des temps, associée au symbole de la féminité donnant la vie. La position de la grenouille, jambes écartées, évoque la position de la femme accouchant. Une femme-grenouille est ainsi représentée sur une amphore trouvée dans le palais de Phaistos en Crète, et de nombreuses statuettes ou gravures anciennes (Nouveau Mexique, Crète, Anatolie…) montrent des femmes donnant naissance à un enfant dans cette position.

 

L’homme descend-il de la grenouille ? Le mystère reste entier. Si Brisset a eu cette géniale intuition, il ne fut pas le premier. Marc Décimo[1] rappelle que Jean Gaspard Lavater, auteur de l’Essai sur la physiognomonie (1781/1803) et Grandville, dans Le Magasin Pittoresque au début du XIXème siècle, ont développé des observations sur l’évolution de  la grenouille vers l’homme. La métamorphose du têtard en grenouille permet évidemment d’envisager une suite : la métamorphose de la grenouille en être humain. Les Contes de fées ne se sont pas privés d’évoquer les grenouilles voire les crapauds transformés en prince charmant. Car le crapaud, malgré son aspect répugnant, est dans de nombreuses traditions (Sicile, Bretagne) réputé renfermer une âme humaine.

 

Latone, mère d’Apollon et d’Artémis, avait procédé, elle, à la transformation inverse des hommes en grenouilles. Des bergers de Lycie l’ayant empêchée de laver ses enfants dans le Xanthe, Latone pour se venger les transforma en grenouilles. Cette scène se trouve représentée au centre du bassin de Latone à Versailles qui est très précisément la truffe de la tête de Mickey que l’on peut observer tant sur le plan que sur les  vues aériennes. Louis XIV, roi soleil, et par conséquent réincarnation d’Apollon, rendait ainsi hommage à sa mère Latone/Anne d’Autriche. Curieusement le mot GRENOUILLES contient les mots REGNE LOUIS. Il reste un L inutilisé qui est cependant l’initiale de Louis et de Latone, et l’on sait que le règne de Louis XIV commença sous la tutelle de sa mère.

Le rat et la grenouille

 

Un texte un peu étrange, un peu oublié aujourd’hui, la Batrachomyomachie[2] raconte la combat des rats et des grenouilles.

 

Ce poème héroïque en hexamètres – dont le titre vient de trois mots grecs : batrachos, la grenouille ; mys, rat ou souris ; maché, le combat – est attribué sans certitude à Homère. Il y a 175 éditions de la Batrachomyomachie recensées par la BN, la plus ancienne est une version en grec et en latin de 1474 imprimée à Brescia. Il y eut de très nombreuses éditions, adaptations et traductions jusqu’au XIXème siècle.

 
 

On note en particulier une traduction de Léopardi, une autre de Leconte de Lisle, des parodies de Lope de Vega, Andersen, Heine. D’autres auteurs tel La Fontaine se sont inspirés de la Batrachomyomachie.

 

Selon mes observations sur la dérive des mythes, le rat est un symbole divin (Mickey), il se bat ici contre la grenouille, symbole humain. C’est donc la révolte de l’homme contre Dieu que nous raconte de façon déguisée la Batrachomyomachie.

 

Grenouilles de bénitier

 

Certaines grenouilles fréquentent les églises et se baignent dans l’eau bénite. Jean-Pierre Le Goff a d’ailleurs photographié une de ces grenouilles pétrifiées dans un bénitier. Mais la grenouille de bénitier n’est pas la seule que l’on trouve dans les églises.

La position en grenouille aurait donné naissance aux multiples représentations médiévales de femmes exposant leur vulve dans les églises romanes (XII/ XIIIème siècle) de France, d’Espagne et d’Italie et des « Sheilah-Na-Gig » d’Irlande, Pays de Galles et Angleterre. Dans certains cas, les jambes sont  devenues des queues de sirènes. Dans l’Egypte ancienne, le culte d’Apis réincarnation supposée du dieu suprême Ptah, était rendu à un taureau vivant dans le temps de Memphis. Pendant les quarante premiers jours de l’installation d’un nouveau taureau – l’animal n’était pas éternel et devait être remplacé à sa mort – les femmes avaient le droit de venir voir le taureau en face et de lui dévoiler leur sexe en relevant leur jupe.

 

Le mythe grec de Baubo, la vulve personnifiée, apporte un éclairage nouveau sur cette étrange attitude. En Egypte, la grenouille était vénérée sous la forme d’une déesse à tête de grenouille, Heket, mère de tous les êtres existants qui avait un temple dans la ville d’Hermopolis. Son culte fut ultérieurement supplanté par celui d’Amon-Râ.  Heket était très semblable à la déesse grecque Hécate. Outre la similarité des noms, elles avaient en commun des pouvoirs sur les femmes dans le domaine de la fécondité. Quant à Hécate, surnommée l’Artémis des carrefours (Artémis était fille de Latone) elle serait la nièce de Latone. Hécate elle-même était assimilée à Baubo ou à sa fille Mise.

 

Mais qui était Baubo ? Selon certains auteurs grecs anciens, Baubo, servante de la déesse Déméter, aurait relevé sa jupe et exposé sa vulve à la déesse. Ce geste eut pour effet de faire rire la déesse qui était dans un état de grande tristesse à la suite de la mort de  sa fille Perséphone.

 

L’histoire de Perséphone, enlevée et violée par Hadès dieu des mondes souterrains, est racontée dans l’Hymne à Déméter appartenant à une série de texte prétendument attribués à Homère (Hymnes Homériques). Il n’y est pas fait mention de Baubo qui apparaît dans des textes ultérieurs : les Hymnes Orphiques inspirés des hymnes homériques.

 

Selon les source orphiques, l’enlèvement de Perséphone aurait eu lieu près d’Eleusis et Déméter aurait, en cherchant sa fille, été hébergée par Dysaules et sa femme Baubo. Celle-ci aurait accueilli Déméter et lui aurait montré son sexe en soulevant sa jupe (anasuromai) et aurait ainsi pris la pose d’une grenouille jambes écartées.

 

Il est intéressant de noter que le nom de Baubo, déesse associée à la vulve, pourrait se rattacher au mot baubon (beau/bon) désignant en grec un godemiché (god-mickey).

 

Etang donné

 

De 1946 à 1966, alors qu’on croyait qu’il avait abandonné toute activité dans le domaine de l’art, Marcel Duchamp créait sa dernière œuvre maîtresse : Etant donnés : 1° la chute d’eau, 2°le gaz d’éclairage…

 

Ce que l’on voit à travers les trous de la porte espagnole est un corps de femme dans la position de la grenouille, cuisses écartées tenant une lampe à gaz, tandis qu’une chute d’eau brille dans le fond. La femme/grenouille se présente ainsi jambes écartées comme une « ready-maid »… étalant à nos regards la porte qui s’ouvre sur le monde et nous entraîne dans une chute en abîme.

 

L’origine du monde

 

La vue du sexe féminin évoque le mystère de l’origine et engendre l’effroi, la naissance est inséparable de la mort annoncée. Par sa position, la grenouille évoque naturellement la présentation de la vulve et, bien avant Courbet, Brisset et Duchamp, les anciens avaient vu dans la vulve dévoilée l’origine du monde.

 

Lafcadio Mortimer
La NRM  n°7 - Décembre 2003

Une version abrégée de ce texte est parue dans la revue TRACCE foglio d’arte
(Via bellini, 40 – 70 037 Ruvo di Puglia – Bari - Italie).

 
 

 

[1] Jean-Pierre Brisset, Prince des penseurs  Editions Ramsay.

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LA BATRACHOMYOMACHIE
poème attribué à HOMERE.
© Ed. Marcel Seheur, Paris - 1920
Tirage limité (525 exemplaires).
Translatté du grec en français par Mario Meunier,
orné de bois gravés par Lucien Boucher.