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VESTIAIRE

 

Ces deux-là, elle venue de Moscou, lui de presque Paris, voulaient voir le Louvre. Elle, la Joconde et autres majestés obligées recensées dans les pages des guides. Lui, le nouveau Louvre, dont une pyramide de verre désormais coiffait l’entrée.
Le presque parisien accompagnait donc la presque française qui vivait sous nos cieux depuis déjà pas mal d’années.

Et pour que son pas soit plus léger, elle souhaitait confier au vestiaire un grand manteau à haut col, très superflu entre les murs chauffés. Sous le jour qui tombait de la pyramide, ils se mirent en quête du vestiaire qui la rendrait plus libre dans ses gestes.
S’approchant du comptoir, elle allait déposer le vêtement qui chargeait son bras, quand de l’autre côté une voix :
      - Ici, on ne prend que les manteaux de fourrure !
Ah chouba ! Chouba ! que n’étais-tu de fourrure ?

Entreprenante (c’était une sagittaire) elle se mit aussitôt en quête d’un autre comptoir. Et lui avec elle.
Au second vestiaire, autre voix :
      - Ici on prend les manteaux avec les sacs, mais on ne prend pas les sacs comme le vôtre !Donc on ne peut pas prendre non plus votre manteau !
Ah soumka soumka! tu n’étais donc pas conforme !

Surprise, mais nullement  découragée (elle avait les gémeaux pour ascendants) elle se mit à la recherche d’un vestiaire qui enfin…
Au troisième comptoir, ils entendirent :
      - Ici c’est complet !
Le presque parisien laissa échapper :
      - Mais alors que fait-on de ce manteau ?
      - Ah ! C’est complet ! C’est complet !

Nouveau comptoir. Pour cette fois cueillir un ticket et prendre son tour dans la file, en attendant que des porte-manteaux s’allègent. Vingt minutes et plusieurs visiteurs s’écoulèrent. Enfin ici on acceptait le manteau. Mais elle garderait son sac. Plus son petit parapluie. Sous le toit du plus grand musée du monde, on imposait  - allait-il donc pleuvoir ou le plafond se mettrait-il en perce sans crier gare – de garder avec soi cet objet.

Ayant retrouvé leur sérénité, soulagés du vêtement, ils pouvaient maintenant déambuler dans la place. Après d’être égarés dans une extension du nouveau Louvre donnant sur la rue de Rivoli, escaliers, couloirs, escaliers, après avoir croisé des allongés de pierre gardés par des encapuchonnés aux visages d’ombre, et à nouveau escaliers, couloirs, escaliers, ils se plantèrent ou se posèrent devant les romantiques français. Pendant  cette visite, la petite écolière slave devenue professeur, déclara qu’avoir sous les yeux La Liberté sous les barricades avait réveillé chez elle un souvenir d’enfance. Elle allait s’approcher, assez près, de l’Atelier de Courbet, hypnotisée par les personnages canonisés par l’Histoire de l’art, quand elle sursauta :
      - Madame ! Madame, ne soufflez pas sur le tableau, reculez-vous s’il vous plaît !

Quelques salles et quelques centaines de pas plus tard, ils tournaient un moment autour de La Victoire de Samothrace, rendaient une visite appuyée aux renaissants italiens, admiraient en chemin quelques espagnols qui le valaient bien. Et faisaient une pause captive devant les vitrines exhibant, sans complexes et sans craintes, coupes de jaspe et de jade, vases, colliers royaux et couronnes pour têtes de porcelaines aux poupées absentes.

Vint le moment de constater une petite faim. Allant des romantiques français aux italiens, ils avaient remarqué, à l’ange d’une des ailes de l’ancien château donnant sur les Tuileries, une cafétéria.
Ils s’y rendirent, tirés par une odeur de café. S’installèrent près d’une fenêtre, avec vue sur le jardin où s’essayait un soleil de janvier. Et consultèrent la carte. Qui promettait « une salade parisienne », composée de feuilles de laitue, jambon de Paris, comté, tomates, amandes , noix et noisettes. Une serveuse, qui officiait à une table voisine, leur demanda :
      - Vous avez commandé ?
Ils désiraient : - deux parisiennes s’il vous plaît !
Alors la voix leur dit :
      - Ici on ne sert que des plats végétariens !

Obstinés optimistes – il serait bientôt trois heures de l’après-midi – ils entreprirent à nouveau escaliers et couloirs, pour déboucher sur un self-service encore éclairé. Derniers clients, ils purent, mérite de la constance ou de la faim, apprécier les sourires des serveuses kabyles, le regard complice de la caissière et même, gagner deux cafés, apportés jusqu’à leur table par une serveuse blonde.
Or ces deux-là avaient du savoir-lire. L’estomac en paix, ils décidèrent d’aller s’agenouiller pieusement devant la Joconde. A l’entrée de la salle où, derrière une vitrine de verre blindé, devait toiser l’énigmatique dona, la silhouette d’un gardien leur annonça :
      - Ici on ne peut pas voir la Joconde !

Alors trouvant qu’elle avait beaucoup marché, beaucoup vu, la native de Moscou voulut, avant de quitter les galeries très fréquentées du temple, examiner son teint de blonde et se peigner un brin. De vestiaire en vestiaire, elle avait pu à force le matin localiser la bonne porte ; sans hésiter, elle s’y dirigea. Suivie dans l’instant par une volée d’écolières.
Ne la voyant plus, lui se dit qu’elle avait franchi le seuil et pensa : « Elle aura au moins échappé à cette nuée de poussins piailleurs »

Mais elle revenait vers lui, souriante. Passée la porte, quelqu’une qui faisait serpenter une serpillière mouillée sur le sol, lui avait dit, donnant de la voix : « Pour le moment, ici, on ne peut pas faire !»

Tremblante un peu, elle fit des pas jusqu’au vestiaire.

Gérard Cléry
La NRM   n° 6 - septembre 2003.

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