Jean Rousselot sans étiquette

  Jean Rousselot est mort le 24 mai 2004, à l’âge de 90 ans. Son œuvre est abondante (« Le Monde » évoque 150 à 200 livres ou plaquettes) et il est resté jusqu’au bout un créateur attachant, à l’esprit vif et aux talents multiples (prose, poésie, dessins, collages…). C’était un ami et un lecteur de notre revue.

François Huglo, qui le connaissait bien, décrit le parcours singulier d’un poète qui sut prolonger et renouveler la quête des voix de l’obscur engagée par Hugo et les surréalistes et nous révéler l’ubiquité de la poésie.

« Poésie et vérité deviennent à jamais synonymes ». C’est la conclusion, empruntée à la préface d’Alain Bosquet aux Moyens d’existence, que donne Arlette Albert-Birot, intervenant au colloque d’Angers sur l’école de Rochefort, aux années de formation de Jean Rousselot, né à Poitiers le 27 octobre 1913, orphelin de père en 1916 (Verdun) et de mère en 1929 (il la voit disparaître dans une « fanfare de sang »). Hugolâtre à douze ans puis parnassien, symboliste, fantaisiste, il est initié par le commis de librairie, poète et ami, Louis Parrot, à Lautréamont, Rimbaud, Eluard, Jouve, Reverdy, aux surréalistes, mais aussi à Platon, Bergson, et Proust, lus simultanément. Ajoutons la rencontre et l’amitié de Max Jacob, et ces étapes, brûlées comme la vie, par tous les bouts (« faire du sport, faire la noce, tout apprendre et dévorer », après avoir, dès l’âge de quinze ans, gagné son pain - ce régime confronté à la misère devait le mener, à vingt ans, au sanatorium), découvrent et construisent une poésie qui trouve sa vérité dans la contradiction, le refus des précédentes représentations ou conceptions qu’on se faisait d’elle, et que de nouvelles réalités obligent à déplacer, à remettre en perspective.

Ainsi Rimbaud n’abolit-il pas Hugo, qu’il révèle au contraire en poursuivant une libération du vers par la prose, de la prose par le vers, qui généralise la poésie et la radicalise. Un Rousselot plus récent écrira dans son journal (Un clapotis de solfatare, Rougerie, 1994) : « Que de versifications l’on donnerait pour cette phrase de Proust : « les pigeons dont les beaux corps irisés ont la forme d’un cœur et sont comme les lilas du règne des oiseaux ».

Nous avons vu que le romancier ici très justement considéré comme poète avait d’abord, sous l’influence finement pédagogique de Louis Parrot, été apparenté à des philosophes. Un recueil plus récent encore, Elémentaire (in Poèmes choisis 1995-1996, Rougerie, 1997) cite en exergue la préface de Valéry Larbaud à Erewhon : « Il (Samuel Butler) prenait le mot Poésie dans son sens étymologique et considérait la prose comme une des formes – et la plus susceptible de perfection peut-être – de la poésie ». On ne peut dire que Jean Rousselot, jeune ou âgé, passe d’une discipline à une autre, bien qu’il évite de les confondre, de mélanger les genres, et respecte les règles du jeu pour mieux occuper, s’approprier le terrain et brûler les formes en transmettant à mesure ce qu’il apprend. Il se méfie très tôt de leur séparation, de leur spécialisation, de la division du travail intellectuel, du divorce entre pensée et action. Joë Bousquet, en quelques lignes, a tout compris de cette unité, ailleurs appelée poésie, ou vérité, cherchée à travers la diversité culturelle, et de la secrète connivence entre phrase, élément syntaxique, et vers, élément de composition :

« Il est l’un des seuls qui « tiennent » devant cette stupeur que j’entrevois pour le jour où les hommes s’éveilleront de l’hypnose intellectuelle et franchiront la partialité glaciale où, désormais et depuis longtemps, toute pensée s’étale. Rousselot sait saisir l’acte dans la pensée qu’il exprime : il sait réduire la phrase à cette densité simple qui fait d’elle un élément de composition ; ainsi ce qu’il écrit respire et on peut le concevoir sans ruiner son innocence ».

 

Cette conquête de l’unité rapproche – et distingue – Rousselot des surréalistes. En 1932 et 1933, il dirige avec Jean Germain et Robert Kanters la revue Jeunesse, à laquelle collaborent Jean Cayrol, Gaëtan Picon, Louis Parrot, puis le Dernier Carré avec Fernand Marc et la participation de Joë Bousquet, Michel Manoll, Jean Follain, Maurice Fombeure, Lucien Becker. Quand il publie son premier recueil, Poèmes, en 1934, il figure «  au tout premier plan de la jeune poésie », selon Jean Markale qui qualifie cette période de « néo-surréaliste » (Poètes des temps modernes, revue Escales, 1952).

 

Jean Rousselot n’a jamais renié cet héritage. « J’y tiens très fort », déclarait-il en 1984 au colloque d’Angers. « Je considère que, finalement, il n’y a jamais eu (...) la moindre rupture entre les surréalistes et moi, sauf (…) sur un plan que je qualifierais de pratique. La recherche d’une maison, la recherche d’un lieu, en ce qui me concerne : zéro ! Car ça a toujours été (…) une politique de destruction, de terre brûlée et de recherche d’autre chose qui ne fût précisément pas une maison. J’ai toujours obéi personnellement à la recherche d’une certaine paranoïa volontaire que j’appliquais à la fois à ma vie et à mon œuvre ; pour moi, c’est exactement la même chose ». Le critique et historien de la poésie Jean Rousselot ne manquera jamais de rappeler que les surréalistes eux-mêmes héritaient de Tzara, bien sûr, la poésie comme activité de l’esprit et non comme expression d’un esprit préexistant, mais aussi de Reverdy (l’image arrivant « sur ses propres ailes »), de Max Jacob, de Pierre Albert-Birot. Les frontières entre les genres sont si perméables à Jean Rousselot qu’il précise son rapport au surréalisme dans l’avertissement qui ouvre son roman Pas même la mort (Robert Laffont, 1947), en présentant un personnage, Pierpont, qui lui ressemble comme un frère : « Parti du rêve et hanté par le désir de se fondre dans le réel social qui lui apparaît comme la fin inéluctable, sinon heureuse, de toute vie terrestre, il ne peut être pris pour un personnage anachronique que si l’on refuse de reconnaître que les événements les plus gigantesques, les plus universels, ne résolvent en rien les problèmes de l’esprit, dont le moindre, toujours pendant depuis que le surréalisme a pratiquement renoncé à le résoudre, n’est pas cette réconciliation de l‘homme avec ses rêves, que les poètes ont pour mission de réaliser. »
    Ce roman, pas plus que les autres écrits par Jean Rousselot ou ses nouvelles, ne peut être qualifié de « poétique ». A vrai dire, ses poèmes non plus, qui ne cultivent pas plus l’image pour l’image – ce « stupéfiant » - que l’art pour l’art ou le flou artistique, et échappent aux protocoles, aux rituels, aux étiquettes. Le temps n’est plus aux faux semblants (l’a-t-il jamais été ?) et plusieurs poèmes écrits sous l’occupation partent d’un constat négatif : « Il n’y a plus que des lambeaux avares » (Instances, 1941), « Ce qui reste, c’est l’aubier sédimentaire / Des hontes bues » (Le poète restitué, 1941), ou « Il n’y avait que le silence / Derrière chaque mot volé » (Refaire la nuit, 1943). La détresse fait table rase, et de plus en plus, à mesure qu’avancera l’œuvre, l’humour l’y aidera. La question de savoir ce qu’il reste de la poésie devient réponse : la poésie est, précisément, ce qui reste et résiste, ce qui se cache en pleine lumière, comme la lettre volée ou la nudité de l’empereur dans le conte d’Andersen.

 

Sa vérité est, à découvert, l’évidence que l’on refuse de voir. La poésie-vérité secrètement agissante sous les représentations a partie liée avec les « idées confuses » chères à Joubert. À Jean-Claude Kraus, Jean Rousselot le cite en 1978 : « Si les idées claires servent à parler, c’est toujours par quelques idées confuses que nous agissons. Ce sont elles qui mènent la vie ». Et en décembre 2002, il écrit à Olivier Shesne : « La vraie poésie est nécessairement obscure puisque rien n’aurait lieu sans elle ». Le surréalisme pourrait être ici invoqué, au même titre que la « bouche d’ombre » hugolienne, Nietzsche, Freud, Jouve, mais ces références ne sauraient faire oublier leur nouveau contexte. L’invisible, ou ce qu’il est interdit de voir – la vérité, la poésie - c’est l’humanité de l’homme déshumanisé tel que l’ont décrit Musil, Kafka, Orwell, et Rousselot lui-même, en particulier dans son roman  Les papiers, plus que jamais d’actualité. Le recueil Le corps bronzé (1950) commence par les vers :
          « Je voudrais être un homme de ce temps

       Marchant sa marche à l’abri du ciel vide. »
       Un peu plus loin, ce marcheur est devenu invisible :
          « Je voudrais être un homme :
          On ne me verrait plus,
          Je ne me verrais plus moi-même au long des gares ».

 

Cette invisibilité active et omniprésente, celle aussi du peintre qui donne à voir – puisque « tout est peinture » (Le mystère d’Eleusis, 1979) rappelle ce qu’écrivait Georges Mounin en 1968 : « Cet homme ne s’est jamais endormi sur l’oreiller de la littérature. Plus le succès se confirmait, plus l’inquiétude grandissait. C’était une inquiétude exacte, sans absolument rien de pathologique. Vers cinquante ans, cette personnalité bien parisienne… vendit ses  biens littéraires, sa renommée journalistique, ses actions radiophoniques, ses jetons de présence éditoriaux pour s’en aller tout seul et les pieds de plus en plus nus vers sa Jérusalem, ou sa Mecque, ou son Abyssinie personnelle. Pèlerin de plus en plus silencieux, de plus en plus détaché, qui nous écrit de temps en temps non plus exactement des poèmes ( ce sont pourtant toujours des poèmes) mais des lettres d’assez loin, toujours de plus loin, sans fracas. C’est d’ailleurs à ce trait que se reconnaîtront ses lecteurs ; il est impossible de lire tout cela comme un livre. C’est comme si nous lisions le journal intime des gens de notre génération, mais doués pour l’écrire… On ne se demande même pas si c’est un grand poète. Mais c’est un poète , et c’est quelqu’un ».

 

Mais des « gens » de quelle « génération » parle Mounin ? Jean Rousselot, traducteur de Shakespeare, de Poe, fut aussi un « intime », biographe et commentateur, de Blake, Agrippa d’Aubigné, Attila Joszef, Corbière, Milosz, et tant d’autres, réunis dans Présences contemporaines (N.E.D., 1958), Mort ou survie du langage ? (Sodi, 1969), le Panorama cri-tique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952), l’Histoire de la poésie française (Que sais-je ? 1976 et 1982) ou dispersés en d’innombrables articles dans les revues les plus anciennes et les plus jeunes.
         
Et quelle est cette        
         « Eau lourde en nous qui tombe
         Que nul ne viendra boire
      
   Aux fentes du cercueil » ?

Espèce humaine ? Histoire ? Temps ? Espace ? corps, matière minérale, organique ? Rêve, esprit ? Écriture, langage ?
         « Nous ne savons qu’en faire
         Tout au plus savons-nous
         Que c’est la vérité 
»
                                     (Des droits sur la Colchide, Chambelland ,1970)

François Huglo
La NRM  n°5 - mai 2003