R’aimons Queneau  

Son père était mercier et sa mère mercière. Raymond Queneau est né au Havre un vingt et un février mille neuf cent trois. L'affaire est assez connue. Principalement par un poème de Raymond Queneau, qui eut l'avantage non seulement d'être Havrais, mais aussi poète, surréaliste, romancier, directeur littéraire d'une grande maison d'édition, académicien (la petite, pas la grande), encyclopédiste, oulipien, membre du Collège de Pataphysique et mathématicien. L'année Queneau, celle du centenaire, a démarré en fait dès l'an dernier. On peut penser que Raymond Queneau, qui avait le sens de la magie des chiffres, aurait apprécié toute la saveur de ce léger décalage temporel !

Ne boudons surtout pas cet anniversaire ! L’entrée de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, l’album déjà rare, la biographie que lui consacre Michel Lécureur, et jusqu’à cette superbe édition des Exercices de style chez Gallimard Jeunesse où une gouache de son fils Jean-Marie trône comme le conducteur dans son coin de l’autobus, sont autant d’excellents prétextes pour nous donner envie de relire un écrivain aux multiples facettes auquel sa ville natale n’a pas encore rendu l’hommage qui lui est dû.

Qui a chanté la détresse des Havrais face à leur ville détruite par les bombes anglaises un jour funèbre de septembre 1944 ? Qui a su évoquer la solitude des soirs pluvieux du « Café de la France » ? Qui a su dire la nostalgie qui vous prend quand on est loin de la Manche, un dimanche au centre de la France ? Qui, sinon l’auteur de L’Instant fatal et d’Un Rude hiver ? Le Havre célèbre l’architecte Perret qui la dota d’un cœur de béton bâti sur ses ruines, mais oublie son Raymond. La ville se souvient encore de son copain Salacrou, qu’on ne lit plus mais dont la villa trône au pied des falaises de Sainte-Adresse. Mais elle n’a pas su dénicher la moindre artère ni le plus petit monument pour rappeler au souvenir de ses habitants le plus rêveur de ses enfants. L’imagination n’étant pas au pouvoir, la piètre trouvaille que commirent les édiles (communistes, à l’époque) dans les années 70 fut de donner son nom à un centre commercial qui regroupe trois boutiques (et aucune mercerie) dans un quartier périphérique.

Queneau et Le Havre, c'est un poème assez triste qui dit bien l'incompréhension qui entoure un homme dès qu'il paraît trop complexe pour être saisi d'un coup. Son biographe lui-même semble parfois peiner à nous livrer son portrait, tant il est occupé à le peindre en bandes parallèles où rien ne déborde. Il nous décrit d'abord un jeune homme timide, taiseux, angoissé. Bien cauchois de tempérament. Et très jeune, dévoré par un appétit de lecture ; il puise tout ce qu'il peut sur les étagères de la Bibliothèque des familles de la rue de Mexico, où une plaque en émail marque l'emplacement des volumes de Jules Verne. A vingt ans, il note cette pensée de Goethe dans son journal : " Le vrai a été trouvé depuis longtemps… Embrasse l'antique vérité ! Que la raison soit toujours là quand la vie jouit de la vie. Ainsi le passé continue, l'avenir vit par avance, l'instant est éternité ! Il n'y a de vrai, de vraiment fécond pour toi que ce qui rend ton esprit fécond. Ce qui semble le plus Antinaturel est Nature ". J'ai aimé que Michel Lécureur nous restitue cette citation, même dans une note de bas de page. Elle m'a rendu Queneau plus proche.

Le reste du livre se déroule selon un film prévisible : Queneau monte à Paris, Queneau chez les surréalistes, Queneau fait le zouave, Queneau puceau, Queneau enlève la petite Janine, Queneau cherche du boulot, Queneau se fâche avec son beau-frère, Queneau et son grand rire, Queneau nous fait des romans, Queneau et la pas-drôle de guerre, Queneau et les encyclopédies, Queneau devient un personnage important chez Gallimard, etc. Aucun détail ne semble avoir été oublié, sauf le trait d'union entre tous ces personnages, à savoir Queneau lui-même. On aimerait comprendre (ou mieux comprendre) les angoisses, les crises mystiques et les retournements de Queneau, catholique, athée, puis re-catho, puis à nouveau rationaliste, sa fascination pour le Tao et la pensée chinoise, sa manie des classements, son penchant un peu fou pour les fous littéraires, sa lecture de Hegel, la consistance (ou l'inconsistance) de sa pensée politique, le don d'invention qui lui permit de cultiver des merveilles à partir de structures mathématiques ou logiques… Au delà de l'énoncé des faits, on aurait voulu vibrer davantage au diapason de ses quêtes et de ses passions. Cette biographie n'est pas pour autant une mauvaise action et nous montre, en couverture, une très émouvante photo d'un Raymond Queneau au regard perdu, enfermé dans son imperméable et dans ses pensées. "Nous aurons encore cent mille milliards d'occasions de nous étonner, de nous interroger, de sourire et de rêver avec lui."

Phil Fax
La NR n°5 - Mars 2003

 

 

  • Michel Lécureur : Raymond Queneau biographie – Les belles Lettres 2002.
  • Raymond Queneau : Exercices de styles – Gallimard Jeunesse 2002.
  • Raymond Queneau : Œuvres complètes I et II – Bibliothèque de la Pléiade – Gallimard
Raymond Queneau est très présent sur la toile. Le site le plus riche, Raymond Queneau, un soiffard de savoirs, vous permettra de trouver des informations récentes, une biographie rapide, une bibliographie, des manuscrits, des peintures, mais aussi des contacts et de nombreux liens : http://www.queneau.fr

 

 

Raymond Queneau explique au régent Pierre François David un mouvement d'enveloppement.
Photo : Beppe Cecchetti.
Carte postale de réabonnement au collège de pataphysique. (Document rare).
Librairie Victor SEVILLA - Paris. 00 33 (0)1 43 15 01 09

                                   

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