La liseuse de rêves

à Ruben Librèz
à partir d'un collage de Philippe Lemaire

 
C'est même pas qu'elle l'ait décidé, ça se fait comme ça, il suffit d'une feuille à dessin ou d'un feuillet de papier à lettres, d'un stylo à encre noire ou grenat, de deux ou trois bouquins en suspens sur la table ou sur une chaise, quelquefois même abandonnés au pied du lit, de quelques heures tranquilles devant elle, et quelque chose se passe, un rêve se construit qu'elle transforme sur le champ en réalité. Et n'en déplaise à ceux qui pensent que tout ça n'existe pas en vrai, qui disent : elle invente, c'est jamais comme ça dans la vie, qu'est-ce qu'elle est encore allée imaginer, elle croit celle-là qu'on va croire que ça se passe comme ça, etc, etc… Jusqu'à ce poète un jour qui lui a fait comprendre à mi-mots qu'il n'y croyait pas, mais elle a bien senti que c'était pour qu'elle lui confirme le tout, elle a bien vu qu'il n'était pas si sûr de lui, qu'il aurait aimé lui faire avouer que rien de tout ça n'existait, qu'elle avait tout inventé. Mais elle n'avait rien à avouer, enfin rien de ce qu'il désirait entendre, et pour le reste et bien tout était écrit noir sur blanc. Tout ou presque. Car bien sûr elle ne donnerait pas le nom des amis qui viennent chez elle à la nuit tombée et lui apportent qui un dessin, ou un livre, ou encore une lettre, qui une plante à repiquer, une fleur, un œuf même, ou alors un morceau de musique, un poème, ou juste des rêves, une histoire ou une bonne présence… Si elle avait dû rêver sa vie elle ne l'aurait pas imaginée autrement, elle se trouve comblée, et si sa vie devait s'arrêter là brusquement elle dirait qu'elle a été déjà suffisamment gâtée.
Sur ses genoux, ayant tourné trois fois en rond, le chat de la maison installe sa lourde masse chaude et la cloue sur sa chaise momentanément. Elle lui relève la tête et se met à le caresser sous le menton, derrière l'oreille. Elle regarde le ciel, c'est une nuit de la mi-août, couverte de nuages, la chaleur ne reviendra pas, peu lui importe. Il ne lui reste qu'à ouvrir un des livres à portée de sa main et à attendre. Ces dernières semaines c'est l'Heptaméron de Marguerite de Navarre qui l'accompagne du matin jusqu'au soir dans toutes les pièces de la maison. Elle en lit un conte parfois mais le plus souvent elle se sert du livre pour appeler, même fermé il agit, quand elle décide d'interrompre une seconde le flux d'images qui tournent en continu et dans tous les sens dans sa tête et d'en extraire une à la vitesse de l'éclair.
On sonne à la porte. Elle descend les marches à toute vitesse au risque comme toujours de glisser sur les dernières qui tournent et ont pris de la patine depuis le temps. C'est lui ! Il arrive à vélo à son habitude, c'est une longue route depuis les monts mais il adore ça. - Entre vite. Tu es mouillé ? - Il pleuvait quand je suis parti. - Tu veux un café, un verre de vin ? Tu as mangé ? Il veut bien un verre de vin. Ça y est il est là ! Ils se serrent l'un contre l'autre, se regardent puis s'installent à la table - Tu as écouté les infos ? le cessez-le feu au Liban ? C'est la première chose qu'il lui dit, puis : - J'ai tiré la revue ! tiens, le premier numéro, pour toi. - Comme d'habitude ! répond-elle en lui souriant. Elle la prend, la feuillette, jette un œil sur l'édito, sur les photos : - Ah ! Tu as fait tout un dossier sur cette guerre... Oui, il fallait le faire. - Lis l'édito, dis-moi ce que tu en penses. Il a hâte de savoir si ce qu'il a écrit est assez clair. Elle lit : les pans entiers de villes et les villages bombardés, le millier de civils tués, les bombes à fragmentation, la résistance rangée au rang de terrorisme… - Oui, c'est bien clair. Il faut bien qu'on en parle si l'on est écrivain, on ne peut pas manger, dormir, faire l'amour, écrire, peindre et se taire parce qu'on ne sait pas vraiment comment le dire ou par crainte de paraître démagogue ou même de se tromper. Ne rien dire, jamais !... Elle revient sur une phrase qu'il a écrite : La disproportion entre les protagonistes est la même que celle qui opposerait un gringalet et le gorille d'un night club, un samedi soir à l'heure de la fermeture… C'est bien de lui ça ! Il ne se rendra pas cet homme-là ! C'est ce qu'elle aime chez lui. Elle lui caresse le visage, l'embrasse. Il est heureux lui aussi. Il raconte qu'il a trouvé dimanche au marché un vinyle des mélodies d'Hugo Wolf, pour quatre euros. - Tu veux l'écouter ? Il le sort de sa sacoche et va le poser sur la platine. Nun bin ich dein… La belle voix les rapproche encore…
- Un thé ? - … - Tu veux un thé ? - … - TU - VEUX - UN - THÉÉÉ ??? s'égosille-t-il en bas de l'escalier. Elle sursaute. Aïe ! Ouille ! les griffes acérées de la fourrure écailles de tortue qui glisse entre ses genoux !... Un thé ? Oui elle veut bien un thé, à la bergamotte oui, ou au jasmin, comme il veut. - Bonne nouvelle, lui crie-t-il, ils ont adopté le cessez-le feu au Liban ! À propos tu as fini de corriger la revue ? - Euh… pas tout à fait… Presque… Elle pose son livre et ouvre la revue. - Oui oui, c'est presque terminé ! Là je finis de lire les chroniques… Plus que Le coulis des coulisses et c'est à toi…

Dan Ferdinande
Octobre 2005
La
NRM  n°17 - Automne 2006
 

 

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