C'est même pas qu'elle
l'ait décidé, ça se fait comme ça, il suffit
d'une feuille à dessin ou d'un feuillet de papier à lettres,
d'un stylo à encre noire ou grenat, de deux ou trois bouquins en
suspens sur la table ou sur une chaise, quelquefois même abandonnés
au pied du lit, de quelques heures tranquilles devant elle, et quelque
chose se passe, un rêve se construit qu'elle transforme sur le champ
en réalité. Et n'en déplaise à ceux qui pensent
que tout ça n'existe pas en vrai, qui disent : elle invente, c'est
jamais comme ça dans la vie, qu'est-ce qu'elle est encore allée
imaginer, elle croit celle-là qu'on va croire que ça se
passe comme ça, etc, etc
Jusqu'à ce poète un
jour qui lui a fait comprendre à mi-mots qu'il n'y croyait pas,
mais elle a bien senti que c'était pour qu'elle lui confirme le
tout, elle a bien vu qu'il n'était pas si sûr de lui, qu'il
aurait aimé lui faire avouer que rien de tout ça n'existait,
qu'elle avait tout inventé. Mais elle n'avait rien à avouer,
enfin rien de ce qu'il désirait entendre, et pour le reste et bien
tout était écrit noir sur blanc. Tout ou presque. Car bien
sûr elle ne donnerait pas le nom des amis qui viennent chez elle
à la nuit tombée et lui apportent qui un dessin, ou un livre,
ou encore une lettre, qui une plante à repiquer, une fleur, un
uf même, ou alors un morceau de musique, un poème,
ou juste des rêves, une histoire ou une bonne présence
Si elle avait dû rêver sa vie elle ne l'aurait pas imaginée
autrement, elle se trouve comblée, et si sa vie devait s'arrêter
là brusquement elle dirait qu'elle a été déjà
suffisamment gâtée.
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Sur ses genoux, ayant tourné
trois fois en rond, le chat de la maison installe sa lourde masse chaude
et la cloue sur sa chaise momentanément. Elle lui relève
la tête et se met à le caresser sous le menton, derrière
l'oreille. Elle regarde le ciel, c'est une nuit de la mi-août, couverte
de nuages, la chaleur ne reviendra pas, peu lui importe. Il ne lui reste
qu'à ouvrir un des livres à portée de sa main et
à attendre. Ces dernières semaines c'est l'Heptaméron
de Marguerite de Navarre qui l'accompagne du matin jusqu'au soir dans
toutes les pièces de la maison. Elle en lit un conte parfois mais
le plus souvent elle se sert du livre pour appeler, même fermé
il agit, quand elle décide d'interrompre une seconde le flux d'images
qui tournent en continu et dans tous les sens dans sa tête et d'en
extraire une à la vitesse de l'éclair.
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On sonne à la porte. Elle
descend les marches à toute vitesse au risque comme toujours de
glisser sur les dernières qui tournent et ont pris de la patine
depuis le temps. C'est lui ! Il arrive à vélo à son
habitude, c'est une longue route depuis les monts mais il adore ça.
- Entre vite. Tu es mouillé ? - Il pleuvait quand je suis
parti. - Tu veux un café, un verre de vin ? Tu as mangé
? Il veut bien un verre de vin. Ça y est il est là ! Ils
se serrent l'un contre l'autre, se regardent puis s'installent à
la table - Tu as écouté les infos ? le cessez-le feu au
Liban ? C'est la première chose qu'il lui dit, puis : - J'ai tiré
la revue ! tiens, le premier numéro, pour toi. - Comme d'habitude
! répond-elle en lui souriant. Elle la prend, la feuillette, jette
un il sur l'édito, sur les photos : - Ah ! Tu as fait tout
un dossier sur cette guerre... Oui, il fallait le faire. - Lis l'édito,
dis-moi ce que tu en penses. Il a hâte de savoir si ce qu'il a écrit
est assez clair. Elle lit : les pans entiers de villes et les villages
bombardés, le millier de civils tués, les bombes à
fragmentation, la résistance rangée au rang de terrorisme
- Oui, c'est bien clair. Il faut bien qu'on en parle si l'on est
écrivain, on ne peut pas manger, dormir, faire l'amour, écrire,
peindre et se taire parce qu'on ne sait pas vraiment comment le dire ou
par crainte de paraître démagogue ou même de se tromper.
Ne rien dire, jamais !... Elle revient sur une phrase qu'il a écrite
: La disproportion entre les protagonistes est la même que celle
qui opposerait un gringalet et le gorille d'un night club, un samedi soir
à l'heure de la fermeture
C'est bien de lui ça
! Il ne se rendra pas cet homme-là ! C'est ce qu'elle aime chez
lui. Elle lui caresse le visage, l'embrasse. Il est heureux lui aussi.
Il raconte qu'il a trouvé dimanche au marché un vinyle des
mélodies d'Hugo Wolf, pour quatre euros. - Tu veux l'écouter
? Il le sort de sa sacoche et va le poser sur la platine. Nun bin ich
dein
La belle voix les rapproche encore
- Un thé ? -
- Tu veux un thé ? -
- TU - VEUX
- UN - THÉÉÉ ??? s'égosille-t-il en bas de
l'escalier. Elle sursaute. Aïe ! Ouille ! les griffes acérées
de la fourrure écailles de tortue qui glisse entre ses genoux
!... Un thé ? Oui elle veut bien un thé, à la bergamotte
oui, ou au jasmin, comme il veut. - Bonne nouvelle, lui crie-t-il, ils
ont adopté le cessez-le feu au Liban ! À propos tu as fini
de corriger la revue ? - Euh
pas tout à fait
Presque
Elle pose son livre et ouvre la revue. - Oui oui, c'est presque terminé
! Là je finis de lire les chroniques
Plus que Le coulis
des coulisses et c'est à toi
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