La lecture du
journal "
in time"

 
 

     

Journal intime : journal " in time " selon Topor. Moi aussi, j'ai toujours lu le " journal à temps ", sans que j'y perçoive aucune nuance de précipitation. En temps et en heure, cela devrait déclencher quelque stress, mais non, le journal intime résonne toujours d'une douceur infinie. Pourquoi ?________

 
 

Le premier journal que j'ai lu s'est présenté à moi dans le grenier de ma grand-mère, alors que j'avais 12 ou 13 ans : un vieux cahier d'écolier, griffonné le plus souvent au crayon, qu'avait tenu mon oncle prisonnier en Allemagne. Il n'avait rien de littéraire, et contenait le résumé de ses journées, sans aucune subjectivité : il y notait ce qu'il mangeait, les corvées qu'il exécutait, les rencontres qu'il avait faites aux champs ou sur le trajet, sans jamais commenter quoi que ce soit. Je me souviens du choc que j'ai éprouvé : j'avais devant moi une tranche de vie quotidienne, à l'état brut, et qui respirait l'ennui. Pourtant je l'ai lu en entier, et l'émotion montait au fur et à mesure de la lecture. Est-ce de là qu'est né mon besoin de récapituler ma journée chaque soir et parfois de la noter ? mon attirance pour les journaux intimes ? Ce dont je suis sûre, c'est que depuis ce jour, j'accorde davantage de confiance et de crédit au crayon gris qu'au stylo à encre : les pages rédigées à l'encre avaient toutes pâli au point de devenir quasiment illisibles. J'ai lu quelque part que Peter Handke avait titré son journal : " L'histoire du crayon ". Moi je dirais plutôt " l'éternité du crayon ".

 

Comme il y a le garde-manger, le journal est un garde-mémoire. C'est pourquoi les villes ou bibliothèques le classent dans les " Archives personnelles ". Garder trace du temps qui passe est souvent la première fonction du journal, mais ce n'est pas la plus sûre : un agenda ou un album de photos pourrait suffire, si les souvenirs étaient liés aux faits et gestes. Maxime Gorki avait imaginé de mettre une journée du monde en mémoire et avait demandé à plusieurs écrivains de décrire ce qu'ils avaient vécu cette journée du 27 septembre 1935 : Gide dans son Journal essaie en vain de trouver quelque chose de mémorable et n'y parvient pas, sauf à aller au cinéma ce jour-là. Il est difficile de dire ce qui sera mémorable, et à le chercher, on risque de s'y brûler les ailes.

 

Pourtant, le journal est une sorte de fixatif comme celui qu'utilisent les peintres quand leur toile est finie. Sinon, pourquoi noter les dates et même les heures parfois ? Le journal de Julien Green ne marque plus aucune date à la fin de sa vie, comme si, à partir d'un certain âge, la fuite du temps devenait moins angoissante, ou peut-être que, vieillesse aidant, on n'a plus besoin de se rattacher au calendrier, vivant une sorte de journée sans fin jusqu'à la mort, qu'on a acceptée.

 

Plus qu'une tranche de vie, le journal intime est un témoignage, celui d'une époque, d'une crise, d'une aventure créatrice ou tout simplement humaine. Le plaisir que sa lecture procure n'est pas celui de l'évasion comme le roman ou le cinéma, il se rapproche davantage du plaisir de la conversation avec un ami proche, sensible et intelligent, ou, si l'on veut le comparer à une œuvre littéraire, du plaisir fourni parfois par la poésie. Il en a le même tempo (on peut l'arrêter très rapidement et le reprendre sans en avoir perdu le fil), le même vibrato (on peut relire un passage et éprouver une autre émotion qu'à la première lecture ) parce qu'en fait, on y retrouve un frère, un semblable. Selon que l'on est réceptif à tel ou tel sentiment, idée, ou sensation, à ce moment-là, il nous parle ou non…

 

On a le sentiment d'entrer dans la confidence, d'être l'ami privilégié. Voyeurisme ? Pas sûr car la tenue d'un journal implique quelque part qu'on a envie de laisser une trace, pour un lecteur particulier : ce peut être soi-même un peu plus tard, et dans ce cas, rédiger un journal c'est faire une sorte de brouillon de sa vie, pour mieux la vivre par la suite. Un bon nombre de diaristes (je n'aime pas ce mot qui évoque la diarrhée quotidienne, mais après tout, on n'en est pas si loin !) écrivent à la façon de Montaigne des Essais qu'ils transformeront peu après comme au rugby : Anaïs Nin les relit et en transforme le style quand elle ne le trouve pas élégant. Amiel relit régulièrement ses cahiers avant d'en prendre un autre ; il annonce régulièrement le nombre de pages qu'il a noircies, plus de 16000 ; " météorologie intérieure et personnelle ", " comme les gammes d'exercice que fait le pianiste " son journal est " l'itinéraire d'une âme ", " c'est un trompe-douleur ", " c'est une application indirecte du principe biblique : Ne vous couchez point sur votre colère ". Cent ans après lui, Edgar Morin rédige un journal à la faveur d'une grave maladie et affirme : " je suis un pin qui a désormais son bloc de résine ". Lui aussi travaille sur un brouillon : " Je comprends maintenant l'intérêt (pour ceux qui l'écrivent) de tenir un journal. Pas seulement de noter les faits de la journée, mais de les réexaminer, les saliver avant l'entrée dans la mémoire. Sinon des sucs sont éliminés sans nous avoir nourris. Nécessité donc d'un petit cracking sur ce qu'on a vécu dans la journée pour en extraire le ressenti et tenter de l'assimiler. .. Il faut faire en sorte que le lecteur principal soit l'alter-ego, le moi-spectateur ". (Le Vif du sujet).

 

Il est des êtres qui utilisent cette fonction de brouillon uniquement en période de crise. Je pense à Jean-Paul Sartre et à ses Carnets de la drôle de guerre 39-40. Lui a horreur des carnets sauf  " quand on est en train de changer de vie comme le serpent qui mue, (pour) regarder cette peau morte, cette image cassante de serpent qu'on laisse derrière soi, et faire le point ". Anaïs Nin a ainsi éprouvé le besoin d'utiliser un carnet en dehors de son journal pour suivre pas à pas son combat contre le cancer, dans son Carnet de la douleur. On comprend pourquoi tant d'adolescents tiennent un journal. Mais quand ils sont devenus des adultes, ils ont oublié la fonction du journal et ont plutôt recours aux médecins ou aux psychanalystes.

 

Il faut dire que l'éducation et la société en général ne valorisent pas le journal intime malgré tout le travail que fournit Philippe Lejeune depuis une trentaine d'années pour aider à apprécier ce type d'écrits. Et pourtant, c'est à travers la lecture de journaux que l'on peut apprendre à réfléchir sur soi-même, comprendre mieux les rouages des cerveaux et des cœurs, relativiser ses propres angoisses et soucis. La distance qui nous sépare du rédacteur du journal permet l'analyse ; l'intimité qui nous lie à lui permet l'empathie : une fois refermé, le journal continue son chemin à l'intérieur de nous, adoucit tous les angles de la vie quotidienne et nous mène à l'introspection si salutaire, celle qui n'est pas nourrie par un égoïsme maladif mais par un besoin de comprendre l'humain qui est en nous. " Rien de ce qui est humain ne m'est étranger " disait il y a très longtemps Térence. C'est pourquoi la lecture d'un journal intime a un aspect si familier, si proche de nous. Paradoxalement, puisque l'écriture du journal s'est faite dans la solitude, sa lecture est une des meilleures façons d'adoucir les moments de solitude et d'enrichir l'existence.

_Marie GROËTTE
La NRM  n°3 - Septembre 2002

 
   
   
 

Petite bibliographie

  Sur le journal intime : Philippe Lejeune n'arrête pas d'écrire et tous ses ouvrages sont intéressants. Le premier, Le pacte autobiographique (1975) est disponible dans la collection Points Essais. Cher cahier rassemble des témoignages sur le journal personnel (Gallimard, 1989). En 2000, Cher écran fait le point sur les journaux à l'heure de l'ordinateur (Seuil). On peut aussi se reporter au livre de Pierre Pachet Les baromètres de l'âme, naissance du journal intime qui donne beaucoup d'éléments sur les journaux du 19eme siècle.

Quelques journaux à fréquenter : Sous le titre de Journal : Amiel, Anaïs Nin, Julien Green, André Gide ; avec d'autres titres : Calaferte, (ses Carnets avec des sous-titres : L'or et le plomb, Rapports, Lignes intérieures, etc…"), Montaigne (Essais), Claude Roy (Moi, je, Somme toute ), Edgar Morin (Le Vif du sujet…)