Zerbin Buler
Un fantôme de Lille

Zerbin Buler, voici un nom qui évoque le 18ème siècle, les persans de Montesquieu ou les turcs de Voltaire. C’est le pseudonyme qu’a choisi notre ami Guy Ferdinande pour écrire « un fantôme de Lille ». Et ce qu’il nous offre est bien une sorte de conte philosophique avec un  philosophe ratiocineur pour héros, qui essaie d’écrire sa  « saga sans cesse méditée, le Fantôme de Lille »…. A priori, ce n’est pas ma tasse de thé, et pourtant, je suis vraiment entrée dans le monde de cet hurluberlu.
D’abord, il y a la ville de Lille qui y est revisitée… avec un certain génie : une baleine dans la Deule, des téléphériques, un labyrinthe avec des lupanars entre Lille Sud, Wazemmes et la Porte des Postes, pour finir par un magnifique chromo de la Grand Place un soir d’hiver avec la neige et la Grand’ roue.
Vous aurez l’impression d’être dans des trous noirs, comme dans l’univers d’Einstein revu et corrigé par Stephen Hawkins, (vous vous souvenez de l’image d’une balle au bout d’un élastique qui rebondit parfois ?) : une sorte de vision de la relativité, commentée par un poète-philosophe aux prises avec la vérité, la réalité, la fiction, l’imaginaire, et sa libido par dessus-tout ça.
Car, à l'intérieur de cette ville, les dames de petite vertu sont aux petits soins et rajeunissent à vue d’œil. Les prénoms féminins se succèdent en kaléidoscope : Josette, Carole Rita, Chouchoute, Liliane, tant d’autres et jusqu’à la « broutonne » Maybe, être hybride, pour apaiser et inspirer notre Zerbin.
Et puis, il y a les gens qu’il rencontre, des gens du cru, dans tous les sens du mot cru ( à croire, à croquer, à boire) avec leur patois, leurs manies, leurs trognes.

Si l’on ajoute à cela les multitudes d’allusions au cinéma, à la musique, à l’actualité (avec des commentaires sur la fin de la guerre contre l’Afghanistan et la traque de  « Ben Bruleriz ») qui ponctuent les dérives du héros , on peut vraiment rapprocher Zerbin Buler  des philosophes du 18ème : il entraîne le lecteur dans son sillage, et l’emmène où il veut. 
Le tout est un peu vertigineux, mais pas trop ; on retourne toujours au réel et à ce héros qui sait si bien incarner l’enfance, avec la découverte de la sexualité, les « chucs », le charbon boulet de l’hiver, la petite Josette…

 

Comment ne pas penser aux Fleurs bleues de Queneau où Cidrolin devenait le duc d’Auge en s’endormant, et réciproquement ? Sauf qu’ici Zerbin ouvre un magazine, ou part d’un bruit., et revient toujours à son roman, Fantôme de Lille. Comme dans Queneau, on est pris entre le désir d’avancer dans le livre pour connaître la suite, et celui de revenir un peu en arrière pour savourer les trouvailles, c’est-à-dire les jeux de mots, les pirouettes,  les détails surprenants et émouvants (l’héroïne qui fait pipi régulièrement, par exemple). Parmi les allusions culturelles, au détour d’une page, on trouve Max Escher, et le lecteur est heureux de sentir l’analogie entre la construction de ce petit roman et les œuvres déstabilisantes de ce peintre si habile à utiliser les illusions d’optique.
Bref, n’hésitez pas à plonger  dans ce livre, sans avoir peur du sous-titre : « fiction infra-réaliste ».
Frissons garantis, pas de peur, mais de plaisir !

Marie GROËTTE
La N R n° 11 (déc. 2004)

Un fantôme de Lille
de
Zerbin Buler
15€ - Editions du REWIDIAGE
67 rue de l'église, LOMPRET 59840 - F
00 33 (0)3 08 92 45