Tous les goûts sont dans la nature
avec les escargots

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Une lecture de : Écrire ou pédaler ? d'Alfonso Jimenez
Éditions: le Nouvel Athanor - 50 rue du disque, 75645 Paris
 
 
Poésie : "instant privilégié où l'on décolle légèrement au-dessus de la table, oubliant les pantoufles que l'on aime inconsciemment parce qu'elles restent humbles"
Alfonso Jimenez

Un poème peut-il faire rire? En principe oui, - (main sur le cœur, jurant, le lecteur comme le critique). Mais voyez cependant en quelle suspicion, dans quel écart, sont tenus les Verheggen et Claude Seyve, L'Anselme et Millas-Martin, tous poètes qu'ici nous apprécions, et comment Norge ou Tardieu sont désormais renvoyés au rayon enfants. Quand il s'agit de pousser à leur endroit un petit compliment, - montrer qu'on a l'esprit large, quand même, - on s'en tient d'ordinaire à les remercier de "ne pas se prendre au sérieux", hommage entre tous ambigu. Jean Luc Maxence, dans son avant-dire à Écrire ou Pédaler ne rate pas ce salut obligé. Hypocrite lecteur : pas sérieux, Molière? Et Queneau, pas sérieux (ah! laissez moi rire!); et Jimenez, attelé à son sillon, opiniâtre et joyeux laboureur, qui publie là son dixième ouvrage, en une veine que mettait à jour Hélas frère canard (1982) qui lui valut d'être placé par Guy Chambelland, son éditeur et préfacier, au croisement, inconfortable si l'en est, de Fernand Raynaud et d'Héraclite! Comment ne pas être frappé tout au contraire par la cohérence de la démarche, par cette audace d'acrobate progressivement acquise, si assurée aujourd'hui qu'il semble évoluer en apesanteur, par l'évidence d'une poétique en un mot? Arrêtons donc d'opposer au sérieux le comique, et envisageons bien plutôt celui-ci comme une possible catégorie de celui-là. Un plus juste hommage serait de marquer, non le manque de sérieux selon le cliché habituel, mais la constance, autrement méritoire, à refuser l'esprit de sérieux dont chacun est encombré, y compris le lecteur. Qui rit, l'animal, ne peut s'en empêcher, mais qui dès après s'en veut de s'être laissé surprendre hors de l'image qu'il cultive de lui-même, déboutonné, en un laisser-aller dont il a honte, quand bien même quelque fameux auteur aurait affirmé, manière de consolation, que rire est le propre de l'homme. J'entends donc, comme jadis je le fis pour L'Anselme, prendre Alfonso Jimenez au sérieux, en son art à la fois singulier et qui s'inscrit dans une tradition qu'il renouvelle, si bien que pour le définir il semble qu'on ne puisse échapper au rapprochement de deux éléments contradictoires, le rire et l'angoisse selon Chambelland, ce que synthétisa joliment Serge Brindeau, qualifiant notre poète de "fantaisiste métaphysicien". Bien qu'heureuse, la formule ne rend peut-être plus tout à fait justice du dévergondage actuel, dont les premiers admirateurs du poète ne pouvaient prévoir l'ampleur : de même que Picasso a pu dire qu'il lui avait fallu cinquante ans avant de pouvoir dessiner comme un enfant, Alfonso Jimenez, en amoureux de la langue de plus en plus déjanté, est capable aujourd'hui de pendables espiègleries, s'est inventé une effronterie de galopin.

 

Rien de pire pour l'amateur d'art, lecteur ou visiteur d'expo, que de voir moquer ses références, à ne plus savoir si c'est du lard ou du cochon. Alfonso Jimenez pratique avec un implacable sérieux l'irrévérence; la poésie drapée dans sa dignité de parvenue apparaît comme sa première victime. Certes, dans cet exercice, il n'est pas sans précurseur; lui-même reconnaît sa dette envers les surréalistes, auxquels il doit, déclare-t-il dans un entretien encore inédit, "une liberté intérieure" qui "met à portée de main la rigolade, la dérision", pour laquelle il avoue posséder "un sens inné". Mais l'irrévérence même a acquis ses codes et son vocabulaire; l'inconscient, sous la dictée duquel les surréalistes se pliaient, avait le bon goût de ne point se départir d'une certaine hauteur d'expression, et Eluard ne s'est pas fait prendre deux fois à user des mots "qui jusqu'ici lui étaient mystérieusement interdits" - ce qui au demeurant reste une bonne idée. Alfonso Jimenez s'appuie sur un vocabulaire d'un prosaïsme sonore, volontiers popote : outre un bestiaire fourmillant, arche de Noé que composent chiens, chats, animaux de nos campagnes et d'autres plus exotiques, on relève, parmi les vocables les plus usités : baignoire, pomme, tulipe, patate, sac, saucisse et frites, - pantoufles enfin, auxquelles l'auteur revient avec une gourmande délectation. L'effet, non à lire un poème mais le livre tout entier, est celui d'une étrangeté qui naît de la familiarité de mots usuels on ne sait pourquoi "interdits", proche de ce que l'on ressent à parcourir une exposition de peintre naïf ou donné comme tel : l'artiste s'est saisi sans recherche apparente, ni prévention, des matériaux directement à sa portée, à ceci près qu'Alfonso Jimenez agit de propos délibérés, conscient de la capacité de provocation de son écriture, de l'effet désespérant aussi qu'elle peut produire sur un lecteur cultivé, à l'instar d'un Chaissac qui avait compris quelles ressources se cachent dans la gaucherie, le balbutiement, les matériaux de rebus, mais trop savant au bout du compte pour qu'un Dubuffet le maintienne parmi les artistes de l'art brut.

 

Aussi désespérante est la logique d'Alfonso Jimenez. Sans doute est-il de l'art du poète de jouer avec les mots, ici de s'y fier au point de les prendre au pied de la lettre et de se laisser entraîner, bêtement pourrait-on dire, dans un dérapage irrésistible, en une logique irréfutable dès qu'elle est enclenchée: "Gros porc!" lance un enfant à un cycliste qui finira, cochon en effet, par rencontrer sa gentille cochonne; ailleurs il suffit d'un "pauvre chat", mélancolique expression bien connue, pour que commence un poème par cette réflexion de bon sens: "Un chat n'est jamais riche. As-tu vu un chat disposant / d'une grosse tirelire?" C'est en fait toute une raison absurde qui se met en place; comme souvent un mot semble en valoir un autre, la chaîne même de la causalité en est affectée, ce dont l'auteur tire des effets immédiatement cocasses, souterrainement inquiétants : "Tous les goûts sont dans la nature/ avec les escargots". En général c'est à un de ces effets qu'il revient ouvrir le poème et la narration. "Les chiens sont méchants/ car ils mangent les chats" lit-on en une affirmation péremptoire néanmoins retournée, par esprit d'équité sans doute, dès le texte suivant : "Certains chats sont méchants/ car ils mangent des chiens", ce qui prouve la toute-puissance de la langue sur l'imaginaire, lequel comme il fut dit n'a pas à s'humilier devant la réalité, - qui finit d'ailleurs par s'en débrouiller et s'y reconnaître. "Je vais me coucher parce que je n'ai pas sommeil", explique un autre poème; ou encore, tout à fait saugrenu :

"Il fait froid dans la montagne
bien que la neige ait fondu dans les chaussettes
parce que les cigognes
aiment bien les chiens"

si bien que la sentence suivante, en un tel contexte, devient imparable : "Les malheureux sont intelligents quand ils comprennent qu'ils méritent leur malheur parce qu'ils sont bêtes".

 

A l'instar des créateurs autodidactes, qui sous leur spontanéité laissent fréquemment paraître les grands modèles de la tradition artistique qui de fait structurent leurs oeuvres, ce faux naïf de Jimenez semble s'en prendre, tout en le renouvelant et le revivifiant, à un archétype de - on n'ose dire la poésie, mais sa version scolaire - la récitation : la fable selon La Fontaine, que les surréalistes d'ailleurs dédaignaient. A contre-histoire il retourne vers ce monument du classicisme et du bon goût français les manières du burlesque, cette autre tradition, mais désavouée, qui longtemps servit de repoussoir. Il est normal dans ce contexte que les protagonistes privilégiés en soient les animaux, mais ayant perdu toute noblesse, au même titre que l'homme d'ailleurs qui "comme l'oiseau / est fait pour becter /et déféquer"; - toujours avec grâce, notons-le, ou du moins dans une trivialité contrôlée : si l'on chie, le mot est justifié, étymologiquement excusez du peu, puisqu'il est le fait du chien. Le récit, dont la clarté est tant louée chez La Fontaine, tire ici à hue et à dia, se déglingue, loufoque, au bord du non-sens. Néanmoins, ultime outrage et afin que nul ne se trompe quant aux desseins sacrilèges de l'auteur, la mise en page est respectée, en une typographie centrée qui est le signe extérieur de reconnaissance de la fable; et la chute finale obligée, morale on s'en doute plus ou moins : "Si elle a de longues jambes ce n'est quand même pas de sa faute" (Une girafe); "Quand la cervelle est légère, on est heureux". Les meilleures brillent par leur laconisme : "J'ai peur" ou "Pauvre saucisse!" quand ce n'est pas, interjection majeure du maître : "Hélas!".

 

Tout artiste véritable réécrit de son point de vue l'histoire de son art. A rebrousse-poil et à contre-courant, Alfonso Jimenez, en danseuse sur son vélo, remonte du surréalisme jusqu'à cette source préclassique, négligée et revivifiante, populaire, celle des mots en liberté de la fatrasie, et grâce à laquelle il met cul par-dessus tête une histoire littéraire trop polie pour n'être pas castratrice : "L'écriture reste l'activité la plus banale, financièrement à la portée de n'importe quel vagabond (...) Il vous suffit de taper avec deux doigts sur un clavier, des mots viennent tout seuls selon les règles de l'orthographe, de la grammaire et le mouvement des noix dans le panier, vous avez la surprise de constater l'apparition d'un texte imprévu autant qu'inutile, vous n'avez nulle confiance en vous-même ni en votre pouvoir créateur mais vous êtes bien obligé de vous émerveiller un peu, drôle de vie sur le papier!" A l'heure où l'on prône le respect des hiérarchies et le retour de la férule, tandis qu'"où va-t-on je vous le demande : tout individu basané devra bientôt céder sa place aux chiens et aux parapluies dans les bus", il est bon qu'un poète rappelle le prix de la gratuité et les vertus de la désobéissance. Insurgé goguenard, joueur et jouisseur, il tangue parmi les allées du jardin à la française, traverse en zigzagant les parterres, ajuste sa voix retrouvée de sauvageon, si bien qu' :"aussi creux qu'une andouille/ sans prétention/ léger tel une libellule/ tu dis n'importe quoi/ avec amour/ si tu peux". Vraiment un beau programme! Louons les incivilités passionnées d'Alfonso.

Claude VERCEY
La NRM  n°5 - février 2005 - Numéro spécial consacré à Alfonso Jimenez
Cet article est aussi paru dans "Comme un terrier dans l'Igloo" (n°54 bis)


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