Automne 2011

 

10 ANNEE  N28

 

Géographies mentales

 

 

        Un homme se fixe pour tâche de dessiner le monde. Tout au long des années, il peuple l'espace d'images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de vaisseaux, d'îles, de poissons, de maisons, d'instruments, d'astres, de chevaux et de personnes. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l'image de son visage.

(Jorge Luis Borges).

 

Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de direction.

(Anonyme)

Ce numéro de printemps-été-automne couvre à peu près toutes les saisons de l'année 2011. Une seule excuse pour ce retard : je n'ai pas oublié de vivre. J'ai rêvé. J'ai privilégié la création de collages, qui reste pour moi un pur bonheur. J'ai passé un peu de temps à préparer un livre qui devrait paraître au début de l'année 2012 aux éditions de l'Usine. Je me suis laissé guider par mes désirs et mes curiosités. J'ai poursuivi ma quête de rencontres humaines, de découvertes intellectuelles et spirituelles, d'art modeste, de fétiches et de poupées, de livres et d'images. Ainsi, dans le prolongement de la belle exposition consacrée à Grandville par le Musée Rops de Namur l'été dernier, j'ai trouvé à Lille un exemplaire d'un des derniers livres qu'il a illustrés, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale de Louis Reybaud (auteur des études sur les réformateurs ou socialistes modernes) édité à Paris en 1846. Sa reliure romantique est ornée d'une devise gravée en lettres d'or, contre laquelle je n'ai rien à objecter : Je n'en fais qu'à ma tête.

     Chaque numéro de la Nouvelle Revue Moderne est le produit d'une alchimie que je ne maîtrise pas entièrement. Ce que je cherche au fond, c'est l'Or du Merveilleux. Les choses parfois doivent prendre le temps d'émerger. Sous le titre de Géographies mentales, ce numéro réunit des contributions individuelles sollicitées par moi ou parvenues jusqu'à moi au terme d'un cheminement parfois obscur. Des textes, des images, surgissent de configurations mentales singulières. Nous sommes dans l'espace du dedans.

     Patricia Prince ouvre ce numéro avec trois encres qui figurent en couverture. Pat nous a tous bluffés en passant sans prévenir du collage au dessin, des dessins habités comme on peut en juger. Elle est aussi poète et a publié en octobre un recueil illustré où l'on peut découvrir d'autres œuvres en couleur tout aussi fascinantes.

     David Van Robays, également colleur, ne peut s'empêcher de donner au langage un traitement qui donne vie aux créatures qui en surgissent. Certains les appellent animots. Les poèmes d'Avalé Chapman s'intéressent à présent au cheptel humain et c'est encore plus drôle, car le rire est le propre de l'homme, n'est-ce pas ? La suite de l'œuvre poétique d'Avalé Chapman est annoncée dans la revue Niveau 8, à paraître.

     Charles Pennequin m'a proposé ce "roi" d'excellente lignée. Il est illustré d'un dessin de Christoph Bruneel, et d'un "work in progress", élaboré avec Reivax (François-Xavier Delmeire) dans le cadre d'un projet de "cadavres exquis" en collages auxquels nous travaillons à trois.

     Annie Wallois, qui contribue à la NRM depuis son n°1, a publié en 2011 Nuit rebroussée aux éditions Henry de Montreuil-sur-mer. "Cartographie" est un de ces fragments d'enfance en Pas-de-Calais.

     Jean-Noël Potte, qui régla jadis de subtiles "horlogeries" poétiques, poursuit discrètement son œuvre de graphiste et d'écrivain. "Le paysage" fut écrit en 2007, à l'occasion d'une exposition qui nous réunit à la galerie La Petite Renarde rusée à Lompret. "Tout d'abord, tout d'abord invisible sous l'insondable profondeur du ciel et comme naturellement cerné d'un horizon sonore, batteuses au loin et coqs à peine plus proches, chaleur et rosée…" Comment ne pas être sensible à cette prose qui lie paysage et intériorité  ?

     Un poème d'Hafsa Saifi, élève-ingénieure à l'université d'Alger qui m'a contacté après avoir été charmée par une phrase de Richard Brautigan lue sur le site de la NRM, évoque un autre paysage, celui de l'Atlas où les berbères sont installés depuis des siècles. En quelques mots, tout est dit : l'isolement, l'angoisse, l'amour qui relie les êtres prisonniers d'une "tache d'ombre"…

     Je ne connais pas personnellement Hervé Merlot, mais ses antécédents du côté de L'Igloo dans la dune et de Microbe ne le déshonorent pas. Ses "17cm2 de ciel ocre" donnent à voir une géographie mentale aussi composite qu'un collage.

     Poète et animateur de L'Igloo dans la dune, Guy Ferdinande évoque un ami disparu dans un texte où se mêlent le rêve et le souvenir. Je me suis permis de l'illustrer avec un dessin offert par Jacques Noël. Beaucoup connaissent la qualité de l'œil de Monsieur "Un Regard Moderne" et savent que son travail en tant que libraire et découvreur n'a guère d'équivalent. Son travail d'artiste est encore plus discret que sa boutique légendaire de la rue Gît-le-cœur. Je n'ai pas cru faire violence, à l'un ou à l'autre, en rapprochant sa "barque des morts" du texte de Guy.

     La barque des mots… alors que ce numéro était sous presse, celle-ci vient d'emporter début décembre notre ami José Millas-Martin. Il était un lecteur attentif de la NRM et m'avait autorisé à extraire de son dernier livre un texte inédit, "La bibliothèque". Lui qui fut aussi éditeur, il admet ici avec humour avoir commencé sur le tard à lire les livres en entier, "avec un plaisir trouble". La lecture n'est-elle pas le moyen de vivre plusieurs vies ? J'aimerais que l'on interprète sa présence dans ce numéro, non seulement comme un hommage au poète surprenant qu'il était, mais comme une incitation à cheminer encore un peu en sa compagnie.

     Puissent ces diverses "géographies mentales" vous faire découvrir quelques paysages insoupçonnés…

PHILIPPE LEMAIRE

phil.fax@free.fr