Printemps 2010

 

9° ANNEE  N°26

 

BAUDHUIN SIMON, PRINCE DE LIBERTE

Qu'il est rare de rencontrer un homme qui soit libre,
même en pensée ! (Henry David Thoreau)

 

       Il était des nôtres. Des inventeurs de liberté. Il nous a quittés brutalement il y a 4 ans, le 8 mars 2006. Baudhuin Simon, alias Pig Dada, né à Namur le 29 août 1947 sous le signe astrologique chinois du sanglier, ami des cochons depuis l'enfance, défenseur de la cause animale, militant écologiste et libertaire, poète dadaïste et mail-artiste, s'est jeté sous un train à Habay-la-Neuve, dans le Luxembourg belge, au soir d'un jour d'hiver où il avait neigé.
       Quelle impulsion l'a saisi ? Il a volé si vite au devant du train qu'il est parti en laissant ouverte la porte de sa maison, musée hétéroclite et biscornu voué à son amour des porcidés. On a retrouvé sa soupe refroidie sur la table.
       Lui qui semblait avoir trouvé son propre registre pour "oser de sa folie" et construire sa liberté, et nous appelait à investir le présent pour construire d'autres lendemains, il a choisi de nous quitter sans prévenir, dans des conditions particulièrement atroces. Son geste a meurtri ses amis et tous ceux qui l'ont aimé en porcfendeur des lois mortifères de notre société, en défenseur acharné d'une autre voie possible pour la vie humaine et animale sur cette planète.

       Quelques semaines avant son acte fatal, j'ai reçu de Baudhuin une carte de sa confection, réalisée sur un morceau de carton rose qu'il avait découpé lui-même. Au recto, figure son tampon, Network PIG Baudhuin Simon, une plume rose, et ces quelques mots : "Cette plume de cochon est garantie pur porc par Pig Dada. Elle combat l'amertume et rend la gaieté de l'été. Hé !" Au verso, son adresse, un timbre Pig mail art Baudhuin Simon 20 years 1985-2005, un tampon avec une tête de cochon THIS IS NOT ART et cette phrase manuscrite : "Ceci est un porc te bonheur !"

       Je n'avais pas encore répondu à Baudhuin lorsque j'ai appris la terrible nouvelle. Un mélange confus de sentiments s'est formé en moi. Cochon de Baudhuin ! Il veut dire quoi, maintenant, ce "porc-te bonheur" ?
       La réponse que je lui devais est restée suspendue dans les airs.

       Nous avions fait connaissance en février 2002 à Menin, lors de l'exposition qui a clôturé le projet Mail art Anges dévastés. "L'être idéal est un ange dévasté par l'amour" : cette phrase de Jean Cocteau avait inspiré à José Vandenbroucke, actif depuis plus de vingt ans dans le réseau Mail-art en Belgique, l'idée d'organiser avec Baudhuin et Jack Ross un projet artistique autour de ce thème. Celui-ci a finalement réuni 900 travaux envoyés par 431 participants de 45 pays ! Un projet géant, à la mesure de votre investissement immodéré pour sa réussite. C'est à l'occasion d'une lecture de L'Âne qui butine, organisée par Christoph Bruneel et Anne Letoré dans leur maison de Mouscron en décembre 2005 que nous avions vraiment sympathisé. Attifé de son nez de cochon, Pig Dada avait fait son numéro. Nous avions parlé et convenu de correspondre.

       Depuis sa mort, la plume rose de cochon ailé collée sur un carton rose n'a pas cessé de me chatouiller. J'ai souvent regardé ce porc-te bonheur en me disant que je ne pourrai plus écrire au 71, rue d'Hoffschmidt B 6720 Habay-la-Neuve.

       Au cours de l'été 2008, José Vandenbroucke est revenu dans la maison vide, et a écrit en français un poème poignant, "Habay-la-Morte". Nous avons alors convenu de composer ce numéro de la NRM en hommage à Baudhuin.
       José aussi possède une lettre à laquelle il n'a pu répondre. Il a reçu, juste après avoir appris son suicide, un mot daté et posté du 8 mars 2006, où Baudhuin évoquait de nouveaux projets, et lui donnait copie d'un article qui dressait un portrait sensible de lui, José Vandenbroucke, en héros de l'art postal et de la classe ouvrière, "libellule ou papillon passeur de lumière". Paradoxal hommage du mort au vivant. Sa conclusion a particulièrement troublé José : "Je ne connais qu'un temple, c'est le corps humain." José est connu dans le réseau Mail-art sous le nom de "Temple post". "C'est pas facile : Baudhuin" est la première phrase du poème qu'il lira devant les cendres de son ami.

       José m'a confié sa collection des envois de Baudhuin-Pig Dada. On y voit toutes sortes de cochons. Des cochons souriants. Des cochons ailés. Des cochons très cochons, sataniques, un cochon qui tend la langue vers une toison féminine ornée des cornes. Figurent aussi dans la collection un cochon crucifié, un cochon coupé en morceaux, et des cochons révoltés, agressifs - l'un d'eux a dans la gueule un bras humain arraché.
  
       Ces images torturées suggèrent un lien entre la mort violente de Baudhuin Pig Dada et sa compassion pour son animal fétiche, victime de la "barbarie viandiste".
       Baudhuin avait réalisé un grand livre unique où le cochon est démembré, comme il allait l'être lui-même par le train. Sur son dessin, l'animal a les yeux clos par une croix. On peut lire INRI sur ses paupières fermées. "La croix ne nous lâchera pas" avait-il écrit sous un dessin envoyé à José en 1996.
       Le symbolisme chrétien, qu'il rejetait avec violence, était très présent dans son univers mental. Sa mère, fervente catholique et monarchiste, voulut à sa naissance lui donner le prénom du Prince royal, Baudouin, mais celui-ci a été mal orthographié. Obsédé de liberté, Baudhuin sera viscéralement anticlérical, jusqu'à l'excès. Ses dessins montrent des "curés fous de messes et mous des fesses", évêques et cardinaux en train de forniquer. Il signe : L'infâme simoniaque Baudhuin antéchrist Pig Dada Spigritus Libertatis Ange rebel'.
 

       "Venez jusqu'au bord…" Avec le recul, les vers d'Apollinaire mis en exergue de son introduction au catalogue de l'exposition Anges dévastés semblent aussi annoncer la tragédie à venir. "Ne coupons pas le contact", écrit-il en conclusion de ce manifeste pour le réseau Mail-art : "Parce que l'art postal peut briser murs, tabous, censures, frontières, il peut créer de l'ironie, de la rupture, du social, du fou, du satirique, du poétique, de la dérision, de la résistance. (…) Il est possible de créer, penser, consommer, vivre autrement ; les droits humains, ça existe. Ce réseau nous invite à d'autres lendemains."
       Et puis, pour notre désarroi, le porc ailé a fait le grand saut.

       Baudhuin Simon-Pig Dada avait choisi l'humour et la poésie postale pour faire voler en éclats les valeurs du "malmonde". Il jouait avec les représentations et la très riche mythologie du porc pour nous inviter à reconnaître et aimer la part d'animalité qui est en nous. Il voulait tirer dans son sens la formule de Pascal : "Qui veut faire l'ange fait la bête." Mais en mêlant de plus en plus intimement son image publique et celle de son animal favori, peut-être est-il passé du défi ludique et joyeux à une entreprise autrement risquée : la tentative d'incarner dans sa propre chair le détournement de sens d'un symbole universel, pas moins !"
        "Le porc est très généralement le symbole des tendances obscures ", nous rappelle le Dictionnaire des symboles* . Quelles forces obscures, quelles angoisses insoutenables ont propulsé Baudhuin vers le train ? Nous ne pouvons que conjecturer.
       Avec sa part d'ombre et de lumière, nous garderons de lui le souvenir d'un prince de liberté qui tenta à sa façon, toute personnelle, de faire partager sa révolte contre l'ordre du monde, allant jusqu'à flirter dangereusement dans les jardins de l'ange rebelle.

       Baudhuin, je conserve précieusement ton "porc-te bonheur". Tu avais raison : Cette plume de cochon garantie pur porc par Pig Dada combat l'amertume et rend la gaieté de l'été. "Vive la vie", écris-tu quelque part. Le combat que tu as mené contre le poids délétère du vieux monde continue. C'est ce que José, devenu "écrivain de lettres d'amour", a essayé de te dire, mais peut-être, à ce moment-là, tes oreilles de goret étaient-elles déjà tendues vers le bruit du train qui approchait ?


PHILIPPE LEMAIRE

 


Pig Dada by Frips (Ria Bauwens)
www.frips.be

 

* Dictionnaire des symboles, de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Robert Laffont/Jupiter, 1982.