Jacques Sternberg

Un bricoleur dans l'impossible
  
"Il faut aimer écrire, en avoir besoin, le
faire, le reste est sans importance et
complètement imprévisible."
 
Jacques Sternberg

 

Jacques Sternberg n'embêtera plus personne avec son éternelle révolte contre la mort, insupportable horizon de la destinée humaine. La dame aux mains froides a fini par l'emporter, le onze octobre dernier. Auteur prolifique et non conformiste, il fut un des acteurs du bouillonnement culturel des années 60/70. Souvent en avance sur l'esprit du temps, et allant plus souvent encore à l'inverse du troupeau. Son pessimisme total, aux antipodes des illusions les mieux partagées, ne l'empêcha nullement de cultiver l'esprit de révolte contre un monde trop prévisible dont il avait entrevu la face sombre. Son goût pour l'étrange, l'érotisme et l'humour noir s'inscrivait sur un fond de lucidité froide. Elle m'apparut très tôt comme un point de repère, une limite absolue, même si je n'en partageais pas le fond de désespoir. Comme avant lui Swift, Lichtenberg, Bierce, Kafka, Cioran, Scutenaire et autres isolés de la littérature, Sternberg plante les bornes au-delà desquelles l'esprit ne peut avancer sans s'enfoncer délibérément dans l'illusion. Il fait le terrifiant constat que la plupart des hommes passent cette frontière invisible sans même s'en rendre compte, par inconscience, bêtise, ou intérêt. Insurgé permanent contre la mort, les faux-semblants du jeu social et les limitations de la vie, il est l'auteur d'une œuvre d'apparence anecdotique mais tout à fait singulière. Dire qu'elle est déroutante serait une platitude, tant ce qualificatif revient souvent à son sujet. Sa voix n'est pas de celles qui appellent l'adhésion, bien au contraire. Retour sur le parcours d'un dériveur solitaire.

     Me voici en train de remuer des souvenirs et des livres. S'étalent devant moi La Géométrie dans l'impossible, Mémoires provisoires, Vivre en survivant, le Dictionnaire des idées revues, Les Pensées et Profession : mortel, son testament littéraire. J'ai sur mes étagères son Topor, divers romans et recueils de nouvelles et de vieilles revues où sa patte s'est posée : Fiction, Bizarre, Plexus, Kitsch, Mépris… D'une boîte aux trésors où je conserve calendriers de pin-ups, pulps et revues obsolètes, je viens d'extraire le n°33 de mars 1954 de Photo-Monde. Sous la plume de Jean Gallian, ce mensuel destiné aux amateurs d'art photographique présente les photomontages d'un inconnu nommé Sternberg : "Qui est Jacques Sternberg ? Un peu journaliste, un peu écrivain, un rien dessinateur, quelques nuances de journalisme, un grand enthousiasme joyeux pour la désespérance et la neurasthénie, enfin un spécimen typique de la faune qui hante et a toujours hanté depuis deux mille ans, les jungles assez civilisées de la rive gauche de la Seine au flanc des coteaux de Sainte-Geneviève et du Mont-Parnasse. Un avenir improbable le mènera probablement en un entresol d'une rue tranquille d'Auteuil où il écrira des contes charmants pour la jeunesse, couronnés par diverses académies." A lire l'hommage posthume que lui a décerné le Ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, on pourrait penser que cette prédiction s'est réalisée : "Avec Jacques Sternberg, la littérature francophone perd l'un de ses représentants les plus singuliers, le créateur d'un univers déroutant…" Les maigres articles qui ont suivi son décès ne parviennent pourtant pas à cacher que Jacques Sternberg n'occupera jamais qu'un strapontin au panthéon de la République des Lettres. Il était tout à fait lucide sur ce point et donnait volontiers dans l'autodérision, comme dans cette notice qu'il rédigea pour le Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes1: "Il serait sans doute téméraire de prétendre que Sternberg est un écrivain incomparable, mais on peut en revanche affirmer que son itinéraire d'auteur n'est guère comparable à celui de ses confrères et contemporains. Peut-être parce que ce camé d'écriture est resté durant toute sa vie le cancre qu'il fut à l'école qu'il haïssait, incapable d'engranger les connaissances, enfermé à double tour dans sa lucidité d'ignorant imaginatif. Qui a toujours préféré l'effort physique à la réflexion intellectuelle, la course aux filles à la vaine recherche d'une métaphysique et les dérives consolantes aux servitudes du grand cross-country de la réussite. Cela donna une vie assez agitée malgré son sur-place dans l'espace et la pensée, une suite de dérapages provoqués par une constante confusion mentale et le refus de toute responsabilité sociale, avec comme nerf moteur une véritable soif d'écrire à travers tout, en état second le plus souvent, envolée exacerbée qu'aucun refus ou échec n'arriva jamais à contrer."
     Né le 17 avril 1923 à Anvers dans une famille de diamantaires d'origine juive, le jeune Sternberg est un gamin rêveur, cancre de vocation. Son enfance s'achève dans le cauchemar de la seconde guerre mondiale. La fuite dans le sud de la France ne suffit pas à épargner à la famille les persécutions. Nuit et brouillard. Son père ne reviendra pas d'Auschwitz. Enfermé pendant l'hiver 1942 au camp de Gurs (Pyrénées Orientales), l'adolescent parvient de justesse à échapper à la déportation et vit deux ans d'errance et d'angoisse sous de fausses identités. " A travers les camps de travail et les antichambres de la déportation, dans les prisons et les interrogatoires, au fil des évasions et du maquis, j'appris à connaître sur place, de visu, la violence et la terreur, l'injustice et la stupidité, la folie meurtrière et la veulerie ", raconte-t-il dans ses Mémoires provisoires (1977). "Je traversai ces années avec l'obscure certitude que jamais je n'arriverai vivant jusqu'à la fin de cette absurde boucherie et que seule la mort m'attendait au virage de quelque erreur de parcours. (…) Par miracle, j'en sortis vivant, par une suite de miracles. Vivant, mais marqué, rancunier, éveillé à jamais, refroidi, brûlé. D'autant moins enclin à l'indulgence ou à la béatitude que mon père avait payé de sa vie son inaltérable confiance en l'homme...2"
     Après la guerre, il se marie et le jeune couple a très vite un enfant. Tenaillé par l'envie d'écrire depuis l'adolescence, Sternberg doit d'abord faire vivre sa petite famille. Après une période de petits boulots à Anvers et Bruxelles, il s'installe à Paris. La première opportunité que lui offre l'édition est un poste… d'emballeur de livres. Il excella, paraît-il, à confectionner jusqu'à mille colis par jour ! Il occupera pendant quinze ans des emplois alimentaires, toujours en rapport avec le commerce de la chose imprimée : "Mal nourri, mal payé, souvent renvoyé parce que je ne prenais pas mon travail au sérieux, j'écrivais la nuit, le jour, n'importe où, entre deux colis, entre deux lettres commerciales, au milieu des clients ou des circulaires de publicité." Il écrit des contes brefs, des nouvelles, des romans qui sont régulièrement refusés par tous les éditeurs. La Géométrie dans l'impossible, son premier recueil de contes, est publié en 1953 par Eric Losfeld. La même année, Plon accepte un de ses romans, Le Délit. Mais l'ouvrage se vend très mal et ne lui ouvre guère de portes. C'est du côté des revues qu'il parvient peu à peu à éroder le mur de l'indifférence. Il est à l'origine du premier Bizarre avec Eric Losfeld, mais la revue s'arrête au n°2. Il imprime au bureau un fanzine polycopié, Le Petit Silence Illustré, auquel Hara-Kiri piquera son slogan : "Si vous ne pouvez pas l'acheter, volez-le !" Il place des articles dans Arts, dont il sera un temps le secrétaire de rédaction. Il devient un pilier des premiers numéros de Fiction, version française de The Magazine of Fantasy and Science Fiction lancée par Maurice Renault en 1953, qui se présente comme "une revue littéraire d'un genre absolument nouveau pour tous ceux qui s'intéressent à la fiction romanesque dans le domaine de l'étrange". Rare auteur français dans ce créneau, Jacques Sternberg apporte aussi à Fiction ses collages. J'ai sous les yeux le n°21, d'août 1955. L'illustration de couverture, signée Sternberg, nous montre un personnage solitaire qui semble attendre une improbable rencontre devant une bouche de métro plantée en plein désert. Une sélection de contes extraits de La Géométrie dans l'impossible est précédée de cette mise en garde au lecteur : "L'impossible est ce où tout est possible. Le rêve cerne la réalité, la réalité prend la tangente, les perspectives se défont, la ligne droite se rejoint elle-même, les trois dimensions se mélangent et la quatrième vient les recouper… Le fantastique de Jacques Sternberg fait table rase dans le style de la bombe H ! Ensuite on ramasse les morceaux - si on peut. Avis aux amateurs avant usage." Après Auschwitz et Hiroshima, plus rien ne semble impossible en effet. Le monde d'hier a disparu. Les soucoupes volantes font leur apparition dans le ciel de la guerre froide. On imagine un futur peuplé de robots, d'extra-terrestres et de vaisseaux interplanétaires. On se prépare à la conquête de l'espace. Dans un mélange d'espoir et d'angoisse, on se demande si le lointain horizon de l'an 2000 dévoilera un paradis ou un enfer technologique. Bien avant le "No future" des punks, l'absurde à la manière de Sternberg renvoie aux terriens l'image de leurs impasses : "Attention, planète habitée ! Univers zéro ! Futurs sans avenir !"3 . Ses textes font jaillir "un torrent d'imprécations glacées contre les mondes présents et à venir"4 mais trouvent peu à peu leur public parmi les fans de science-fiction, au grand dam des puristes du genre.
     Après diverses variations et rêveries exubérantes qui sont autant de façons de fuir les médiocrités de la vie de bureau (L'Employé, 1958, Manuel du parfait petit secrétaire commercial, 1960, Un jour ouvrable, 1961…), Jacques Sternberg publie Toi, ma nuit en 1965. Ce roman nocturne et futuriste sur le thème de la quête de la femme et de la liberté sexuelle colle à l'air du temps. Si elles ont laissé en lui leur trace humiliante, les années de refus total des éditeurs s'éloignent. D'autres portes s'entrouvrent et peu à peu, Sternberg se fait un nom dans un cercle qui va au-delà des amateurs de littératures marginales. Alain Resnais lui demande un scénario. Ce sera Je t'aime, je t'aime (1968). Il tient bientôt une chronique à France-soir, puis au Magazine Littéraire. Louis Pauwels lui confie la direction des Anthologies Planète, un job à sa mesure assorti d'un salaire confortable. Avec le succès de son roman Sophie, la mer et la nuit (1976), Jacques Sternberg parvient au faîte de sa carrière. Il croit pouvoir continuer à vivre et écrire sereinement dans le sillage de cette réussite, mais cet espoir s'avère vain. Ses romans suivants ne rencontrent qu'une audience limitée : Le Navigateur (1976), Mai 86 (1978), Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée (1979), L'Anonyme (1982)… Il passe des années à peaufiner son Dictionnaire des idées revues, et tombe de haut quand son éditeur, Albin Michel, le refuse et le remercie. C'est Denoël qui acceptera de publier le Dictionnaire, en 1985. Sternberg place encore un roman chez Julliard, Le Schlemil (1989). Ce sera un nouvel échec commercial, et le signal de la fin de sa carrière de romancier. C'est en revenant vers son genre de prédilection, la nouvelle brève, qu'il retrouvera un peu la faveur des lecteurs. Ses Histoires à dormir sans vous (1990), puis ses Histoires à mourir de vous (1991) renouent avec une veine où il puisera encore des centaines de nouveaux contes, jusqu'à son tout dernier livre, 300 contes pour solde de tout compte (2002).
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     Malgré un bilan dont d'autres se seraient bien contentés - une cinquantaine de livres publiés -, Jacques Sternberg n'a cessé de se vivre en victime des éditeurs, présentés tour à tour comme bourreaux ou sauveurs. N'ayant vécu correctement de sa plume que pendant de brèves périodes, il trouvait insupportable de devoir exercer un "second métier". Ses Mémoires provisoires sont ironiquement sous-titrés : Comment rater tout ce que l'on réussit, ce qui fait de lui une sorte de plagiaire par anticipation des manuels de stratégie de l'échec du psychologue et humoriste américain Paul Watzlawick, Faites-vous même votre malheur (1983) et Comment réussir à échouer (1986). Tirant le bilan de sa carrière, il avouera cependant : "Au fond, même si Jacques Sternberg juge qu'il a réussi à écrire ce qu'il voulait tout en demeurant un raté sur le plan social, on peut se dire aussi que c'est parfois par une sorte de miracle qu'il a trouvé des éditeurs pour le publier."5 De fait, les livres de Jacques Sternberg sont dérangeants, inclassables au premier abord. C'est la marque d'un esprit original et le contraire d'un passeport auprès du grand public. Ils donnent invariablement l'impression d'être un peu bancals. C'est qu'ils portent en eux une blessure, une fêlure que le lecteur perçoit immédiatement comme une décharge émotionnelle. Dans son autobiographie, Profession : mortel (2001), Jacques Sternberg se demande pourquoi sa littérature "déplaît à presque tous les critiques de la presse qui a quelque audience et déroute la grande majorité des lecteurs normalement constitués."6 C'est que tous ne sont pas prêts à se confronter au doute, à l'inéluctabilité de la mort et de la déchéance, à la lucidité froide y compris en amour. Il n'y a là aucun message positif, aucune voie à suivre, aucun exemple à imiter. Aux lecteurs qu'il entraîne sur sa "planète terreur", il suggère la fuite comme seul échappatoire, les hasards du désir en guise de refuge et l'écriture comme philosophie dernière.
     Je ne peux pas dire que j'adore tous les écrits de Sternberg, et pourtant tous me touchent, y compris par leurs faiblesses et leurs imperfections. L'univers de Sternberg est décousu, éclaté. Il faut surmonter sa désorientation initiale pour y trouver son chemin. J'ai choisi de conduire cette lecture un peu à sa manière, à la va comme je te pousse, un mot en amenant un autre à mesure qu'ils surgissent des touches du clavier. De mon vagabondage au hasard de ses livres, j'ai ramené les figures les plus hétéroclites. Mon article apparaîtra peut-être comme un montage bizarre, mais le monde lui-même n'est-il pas un collage étrange, où tout est appelé à se mélanger, à disparaître ou à finir un livre ?
     Lire Sternberg peut procurer autant de plaisir que de malaise. Son œuvre irradie ceux qui l'approchent de trop près ou la fréquentent un peu trop longtemps. Comme celle de tous les écorchés de la littérature, elle est hautement radioactive et sa fréquentation ne laisse pas indemne. Rescapé de la traque aux juifs organisée par le gouvernement de Vichy pour fournir aux nazis leur contingent de victimes, l'expérience fondatrice de Sternberg en tant qu'écrivain est celle de la cruauté de la race humaine, "cette engeance perverse, malade, ivre de violence et de démence" . C'est le cœur ténébreux de son œuvre. 7
     Il n'est pas rare que ce trou noir se révèle jusque dans ses écrits d'apparence la plus anodine. C'est d'abord dans des contes, sous les masques du fantastique, de l'humour noir ou de la science-fiction que Jacques Sternberg a exploré les contours de ses cauchemars. Un de ses premiers récits tient en une phrase : "Quand les énormes insectes, venus d'autre part, virent pour la première fois des hommes, ils notèrent stupéfaits : "Ce sont d'énormes insectes."8 Le propos est développé dans sa préface à la réédition d'un classique du roman d'anticipation : "Enormes, plus hauts que les maisons, car intégrés à leurs gigantesques machines à trois pieds, les Martiens de la Guerre des Mondes sont des cerveaux munis de tentacules. Ils ne sont qu'intelligence et leurs moyens de destruction sont sans limites. Privés de sentiments comme d'entrailles, ils pensent, ils agissent sans recul. Mais cela ne vous suggère rien, ces êtres effrayants, insensibilisés, mi-hommes, mi-robots, agressifs et impitoyablement meurtriers ? Ne soyons pas dupes : tels que Wells les a décrits, ils sont le portrait sans retouche de ce que sera l'homme futur au moment où, ivre de conquête, il débarquera sur la planète Mars ou sur un autre point de l'espace. Tels que nous voyons les Martiens de Wells, tels nous verront les Martiens. Car ce qui était encore utopie en 1898 est devenu réalité en 1953, An VI de l'Ere Atomique : entraînés par une civilisation toute puissante, nous sommes non seulement à sa solde, comme à sa merci, mais nous risquons fort de devenir, bardés d'acier et de rayons mortels, les monstrueuses machines de l'Intelligence."9 Si l'on oublie le prétexte des Martiens, Wells et Sternberg nous parlent d'un monde où les progrès de la technique ont accru de façon terrifiante le potentiel agressif et destructeur de l'espèce prédatrice connue sous le nom d'Homo sapiens.
     La science-fiction est pour Sternberg la forme moderne de la fable. Il lui consacrera d'ailleurs un essai au début de sa carrière littéraire10. Plusieurs de ses romans (La Sortie est au fond de l'espace, Attention, planète habitée…) et une multitude de récits courts en épousent le prétexte. La verve avec laquelle il projette des histoires fantastiques sur l'écran noir de ses obsessions est intarissable ; on lui attribue plus de 1800 contes, écrits sur un demi-siècle. Il rêva à la fin de sa vie de réunir en un volume toutes ces histoires qu'il tenait pour le meilleur de son œuvre : "Il ne me faudrait pas plus de quinze jours pour faire, sur un parcours d'environ 2000 pages, l'incontournable chef d'œuvre que jamais aucun de mes cinquante livres publiés ne pourrait égaler. Soit, rassembler en une seule masse tous mes contes généralement brefs, mes longues nouvelles triées sans indulgence, et surtout reprendre dans mes seize romans certains chapitre particulièrement réussis qui sont presque toujours très compréhensibles en dehors du contexte romanesque et deviennent tout naturellement des nouvelles parfois plus étonnantes que mes vraies nouvelles. Curieux, mais la tête me tourne et un vertige me prend quand je pense que ce grandiose projet ne verra jamais le jour."11 En attendant l'hypothétique publication de cet omnibus, on continuera à goûter, dans l'un ou l'autre de ses douze recueils de nouvelles, ces histoires douces-amères dont les plus brèves sont souvent les plus percutantes. Si je devais n'en choisir qu'un, mon choix irait aux Contes glacés, illustrés par Topor12.
     Je ne suis pas un grand lecteur de romans et Sternberg ne m'en aurait sans doute pas blâmé, lui qui portait ce jugement : "Le roman m'a toujours paru un genre suspect. Il s'agit d'une littérature écrite sur mesure pour être jetée à un vaste public, à la criée."13 Il en a pourtant écrit une quinzaine, toujours cités en tête de sa bibliographie. Son ambition avouée était de décrocher le jackpot d'un gros tirage. Il aurait aimé obtenir, avec un vrai succès d'édition, la reconnaissance officielle du monde littéraire et le statut social correspondant. Son acharnement à poursuivre cette chimère n'eut d'égal que son désarroi face à un genre qui n'était visiblement pas fait pour lui. Il finit par s'en consoler en citant ces propos de son ami Topor : "Je me suis toujours demandC'est leur côté imparfait, bricolé, chaotique, qui m'a fait aimer Le Délit, Un Jour Ouvrable, Un Cœur froid, et surtout Toi, ma nuit, relu récemment avec plaisir. Sophie, la mer et la nuit en prolonge le charme. Ce livre reçut un excellent accueil mais Sternberg, le jugeant d'une facture trop prévisible, en fut paradoxalement déçu. Cela ne retire rien aux qualités de ce roman de l'amour fou, de la mer et de la dérive que j'ai préféré de beaucoup à ceux qui allaient suivre. Mai 86, un livre d' "apolitique-fiction" situé dans un futur envahi par la pollution, m'est tombé plusieurs fois des mains. J'ai aussi renoncé devant L'Anonyme, ambitieux roman inspiré par le personnage de Marlon Brando, qui commence admirablement par le mot "Absurde" mais dont la suite lasse. é pourquoi tu as si souvent tenu à te battre sur le terrain du roman encombré de rivaux plus habiles que toi, alors que sur le parcours du conte bref, tu es sans concurrents." 14
     C'est leur côté imparfait, bricolé, chaotique, qui m'a fait aimer Le Délit, Un Jour Ouvrable, Un Cœur froid, et surtout Toi, ma nuit, relu récemment avec plaisir. Sophie, la mer et la nuit en prolonge le charme. Ce livre reçut un excellent accueil mais Sternberg, le jugeant d'une facture trop prévisible, en fut paradoxalement déçu. Cela ne retire rien aux qualités de ce roman de l'amour fou, de la mer et de la dérive que j'ai préféré de beaucoup à ceux qui allaient suivre. Mai 86, un livre d' "apolitique-fiction" situé dans un futur envahi par la pollution, m'est tombé plusieurs fois des mains. J'ai aussi renoncé devant L'Anonyme, ambitieux roman inspiré par le personnage de Marlon Brando, qui commence admirablement par le mot "Absurde" mais dont la suite lasse.
     Après avoir lu au dos de l'ouvrage que "des trente livres que l'auteur a signés, c'est celui qu'il préfère personnellement", j'ai tenu à aller jusqu'au bout d'Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée. Le titre complet du roman est en fait Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée, Nathalie, Véronique, Elise, Aurore, Valérie, Catherine, Amélie, Evelyne, Françoise, Estelle, Nadine, Sophie, Coralie, Pascale, Aglaé, Bérengère, Isabelle, Corinne, Josiane, Stéphanie, Karin, Mylène, Virginie, Christine, Juliette, Laurence, Adeline, Pénélope, Alice, Noëlle, Angélique, Marianne, Ghislaine, Bernadette, Geneviève, Aurélie, Carole, Sandrine, Danièle, Elvire, Martine, Albane, Brigitte, Sidonie, Lise, Eliette, Frédérique, Sibyle, Clothilde, Solange, Viviane, Adèle, Sabine, Eve, Julie, Blanche, Tulipe, Constance, Haïdé, Eugénie,
ce qui constitue un bon résumé de ce roman-tableau de chasse. Son héros, récemment nommé proconsul d'un bureau où toutes les secrétaires s'appellent Nicole et mouillent au premier regard, se lance dans une course aux amoureuses de plus en plus délirante, jusqu'à ce qu'une beauté fatale mette un point final à cette suite désordonnée de flirts abracadabrants et de coïts furieux, à la 313ème page. Ce roman fiévreux n'a obtenu les faveurs ni des Goncourt, ni du jury du prix Femina, allez savoir pourquoi.
     Le fonctionnement bousculé d'Agathe et Béatrice est, en plus exagéré, celui que Gérard Klein décrivait déjà dans un article publié dans Fiction en 1965, "Exécution et apothéose de Jacques Sternberg"15. Il situait alors ses livres "dans un genre sensiblement extérieur au roman", l'autobiographie imaginaire : "Les" romans" de Sternberg décrivent en fait la vie de Sternberg dans un monde imaginaire, fantastique, inventé, mensonger et éprouvé à mesure qu'il écrit. Si l'on considère que le roman installe des personnages fictifs dans un monde aussi véridique que possible, on voit qu'il s'agit ici de l'opposé, et de l'insertion de l'auteur, personnage existant, (ou du moins de l'idée qu'il se fait de lui-même), dans un monde surgi de son imagination. En s'installant devant sa machine à écrire, Sternberg pousse une porte et s'aventure ailleurs. (…) Employé perpétuellement pourchassé par des instances obscures, pied-nickelé de l'absurde, tantôt clown pathétique ou dérisoire cow-boy, il avance dans l'univers biscornu qu'il se fournit à lui-même avec toute l'aisance d'un scout dans un grand jeu. " Une sorte d'autofiction avant l'invention officielle du genre…
     Sternberg se situait lui-même "entre deux mondes incertains." Influencé à quinze ans par la lecture enchantée d'Un certain Plume16, il a tracé progressivement sa voie dans la mouvance intellectuelle de l'après-guerre. Le sentiment de l'absurde, l'envie de vivre, le goût de l'érotisme, une certaine forme d'humour et de détachement… sont les ingrédients d'un cocktail que l'on retrouve, diversement dosé, dans les Inscriptions de Louis Scutenaire, les Histoires blanches d'André Frédérique, les romans et nouvelles de Boris Vian, les fables de Pierre Bettencourt, les dessins de Chaval… autant de grands frères auxquels Sternberg a rendu un hommage appuyé. Il était aussi sensible aux inventions de Queneau (notamment à ses Exercices de style), même s'il attribue à celui-ci la responsabilité de son refus chez Gallimard, l'échec le plus sensible de sa carrière.
     Imprégné d'un état d'esprit, celui du surréalisme et de l'humour noir, qui invite à bousculer l'ordre des mots ou des images pour déranger l'ordre mortifère du monde, Sternberg fut aussi un passeur exceptionnel. Jamais chiche d'une invitation à découvrir un dessinateur, un artiste ou un auteur resté dans l'ombre, ses multiples participations à des revues, et ses activités de directeur d'anthologies furent l'occasion de faire partager ses enthousiasmes. On lit encore avec plaisir son Petit Sternberg illustré et son Moi littéraire dans les anciens numéros de Plexus ou du Magazine Littéraire. Les anthologies Planète auxquelles il contribua (15 volumes parus de 1959 à 1976) sont encore très recherchées, aussi bien pour la qualité des textes que des illustrations.
     A la fin des années cinquante, il fut un des premiers à reconnaître le génie de Topor et à introduire ses dessins grinçants dans les quelques revues où il avait ses entrées. Bien que Roland Topor ait été de quinze ans son cadet, leur proximité d'esprit a des racines communes ; leur regard sur le monde s'est tordu presque pour les mêmes raisons. Topor est né en 1938 à Paris dans une famille de juifs polonais installés en France. Il dut fuir avec ses parents pour aller vivre caché en Savoie quand un policier du quartier leur conseilla de quitter Paris, juste avant la grande rafle du Vel d'hiv17. Sternberg préfacera le premier recueil de dessins de Topor, Les Masochistes (1960), et Topor illustrera plusieurs livres de Sternberg. Celui-ci était très fier de la monographie qu'il consacra à son ami dans la collection Humour/Seghers en 1978. Cet essai parle bien sûr essentiellement de l'artiste et écrivain Roland Topor, créateur prolifique et généreux, amoureux de la vie et attentif aux fissures dans nos esprits. Mais l'on aperçoit aussi dans ce miroir un reflet de l'homme Sternberg, et c'est aussi un peu son propre portrait qu'il brosse en évoquant "le dégoût de la réalité bien grasse et bien évidente, la haine du travail et des bagnes, la répulsion pour les choses molles, l'amour des femmes et des compensations provisoires, la hantise d'avoir assez d'argent pour survivre dans les meilleures conditions, en sifflotant dans le noir pour oublier la fatale grande trouille toujours en arrière-plan."18
     Les plus attachants des livres de Sternberg sont ceux où la somme de ses amours et de ses dégoûts, réunis en un concentré instable, forme un mélange sulfureux et détonnant. Sa Lettre aux gens malheureux et qui ont bien raison de l'être (1972) est l'éloge narquois d'un pessimisme lucide. En 1974, sa Lettre ouverte aux Terriens clame quelques vérités violentes. "Cette lettre ouverte a peu de rapports avec une lettre d'amour", indique-t-il dès la première ligne. Les titres des chapitres sont autant d'aphorismes inspirés par un dandysme du Mépris, qu'il revendique à l'encontre des usages d'un monde pressé d'écarter toute forme de doute pour s'adonner aux joies de la surconsommation : "La consommation n'est jamais que la sommation aux cons" ; "L'homme est un bipède qui a remplacé ses deux jambes par quatre roues" ; "L'homme n'est pas un loup pour l'homme, mais un troupeau pour quelques loups ; "La terre a toujours été une vallée de larmes, elle devient une vallée d'alarme"…
     Au moment où le message d'alerte écologique nous dit à la fois qu'il faut sauver la terre et qu'il est sans doute déjà trop tard, je ne peux m'empêcher de citer ces phrases prémonitoires : "Quand on rédigera l'acte de décès de la planète ce qui, au rythme du progrès convulsif, ne saurait tarder, il suffira de quelques formules brèves pour tout expliquer. Victimes : les Terriens. Lieu du décès : la Terre. Cause du décès : l'enflure maladive de l'industrie et du commerce, la course à la production. Motif : le goût du lucre. Circonstances atténuantes : nulles. Amen."
     Avant d'évoquer son œuvre la plus achevée, le Dictionnaire des idées revues, je voudrais m'attarder sur un livre oublié qui se trouve être mon préféré. Vivre en survivant. est paru dans la collection "l'Ecole buissonnière" chez Tchou en 1977. Son sous-titre est un programme : "démission, démerde, dérive". Rassurons tout de suite les défenseurs de la " valeur travail " : il n'est plus disponible chez l'éditeur et ne risque pas d'être étudié dans les lycées. Il n'ira pas polluer de jeunes esprits que le marathon des stages, des petits boulots et des emplois précaires n'auraient pas encore dégoûtés de l'envie de contribuer au relèvement national. De sérieux efforts sont nécessaires pour s'en procurer un exemplaire. Mais alors, quelle récompense ! Cela vaut tous les livres de prix. D'envoûtantes illustrations de Jean Gourmelin, la réédition intégrale en fac-similé du Petit Silence Illustré, le fanzine ronéotypé de Sternberg, et une initiation à "un autre art de vivre" où la rêverie conserve toute sa place. C'est une charge contre les barreaux de ce gigantesque bureau qu'est devenu le monde, qui se veut une alternative au chantage "travailler et se soumettre pour survivre". Il y a tant de façons d'y échapper et de se tenir à l'écart de la servitude volontaire, à l'instar de Bartleby le scribe répétant obstinément : "I would prefer not to". La liberté est au bout de l'insoumission ! Pas seulement la liberté formelle, mais aussi la liberté intérieure, celle de "rester avec les gens ou les pensées, les visions ou les sons que j'ai choisi de fréquenter".
     "Ce refus permanent aura coûté cher à mon compte en banque", écrit Sternberg. "Mais il aura sauvegardé quelque chose de bien plus important que le fric : moi." 19

Lézardons un peu avec lui du côté de la paresse créative, à l'enseigne du "bricolage dans l'impossible". "J'ai toujours fonctionné sur les ondes de la gratuité, de l'illogisme commercial, du plaisir de perdre du temps dans la pénombre des désirs trop obscurs pour éclater au grand jour" confie Sternberg, avant de nous entretenir d'un de ses "plus sûrs ratages", qui "rime richement avec les collages", ou plus exactement avec les photomontages. Grande affaire : "Je travaillais à plein rendement dans l'orgueil et le grand délire : je voulais recréer un monde personnel, entièrement réinventé, avec des éléments aussi anodins que des montagnes, des corridors, des gratte-ciel, des affiches au néon, des intérieurs d'église, des neiges et des eaux. Très vite, j'éliminais les personnages parce que les découper demandait trop de travail et qu'il était toujours facile de faire de l'effet en remplaçant la belle tête d'une femme par la gueule d'un crocodile ou de donner des écailles de langouste à un homme de tous les jours. J'en arrivais à devenir une sorte d'architecte dément du quotidien révisé, un cousin de Dieu le père qui refaisait la planète des hommes, un photographe de l'impossible qui profitait des photos banales des autres pour composer des photos que personne n'avait aucune chance de capter dans son objectif." Les résultats, autant qu'on puisse en juger, ne manquaient pas d'intérêt.

     Comme on aimerait pouvoir parcourir une rétrospective des collages de Sternberg, et feuilleter son catalogue ! Mais en dehors des couvertures qu'il réalisa pour Fiction, et des 96 collages qui illustrent Les Variations Sternberg pour clavier de machine à écrire, paru au Pré aux clercs en 1985 et pilonné depuis, on est malheureusement ici dans le domaine du musée imaginaire. Sternberg indique avoir abandonné ses découpages après la publication de ses premiers textes. Dommage ! Les chapitres suivants déclinent ses autres passions : le jazz, les revues, la voile, le Solex (eh ! oui), et la dérive "au bord de l'éternel féminin"…

Après avoir longuement énuméré les types de femmes "à éviter à tout prix pour ne pas dévier de la dérive en douceur dans les angoisses quotidiennes", Sternberg brosse un portrait de "l'indolente de choc et de charme" apte à partager sa dérive. Son idéal ressemble si peu à la norme qu'on se demande s'il est des femmes réelles pour y ressembler. Le pluriel se réduit au singulier quand il avoue : "Je n'ai rencontré, en réalité, qu'une seule véritable indolente de vocation qui avait tout pour elle, tout pour ne penser qu'à dériver dans le présent sans jamais le moindre souci du lendemain : le charme, la douceur, l'équivoque, le sens aigu du bonheur et de la détente, l'horreur du travail et un besoin effréné de liberté.20 ". "Retrouver sur internet, tant d'années après que Sternberg ait écrit ces lignes, le blog de celle qui les inspira, comme elle inspire Sophie, la mer et la nuit fut pour moi une très émouvante surprise. Dans son Journal d'une dériveuse, Dorothée Blanck évoque sa peine après le décès de Jacques Sternberg et conte un peu ce que fut leur histoire. Actrice (elle apparaît dans les films d'Agnès Varda et de Jacques Demy), elle est aussi l'auteur d'un roman paru chez Denoël, Une chambre pour un moment.


     Le Dictionnaire des idées revues, édité par Denoël en 1985, est certainement le livre auquel Sternberg tenait le plus. Il y développe l'entreprise commencée avec le Dictionnaire du mépris, publié en 1972. Ce gros volume de 420 pages, relié de toile verte et illustré par Topor, rassemble 1700 noms communs "plus revus et sévèrement corrigés que vraiment définis", 550 citations qui parodient les légendaires "pages roses" du Petit Larousse et 540 noms propres, ceux des créateurs qui ont fasciné Sternberg. S'il n'est ni le premier, ni le seul à avoir succombé à la folie du dictionnaire, ce qu'il a accumulé sur une période de trente ans est impressionnant. Son titre fait naturellement référence au Dictionnaire des idées reçues où Flaubert, en annexe à Bouvard et Pécuchet, prit plaisir à épingler la bêtise de son temps. Mais le livre-grenier de Sternberg fait plus sûrement penser au Dictionnaire du diable d'Ambrose Bierce, autre conscience brûlée, mais par la guerre de sécession, que ses contemporains surnommaient "Bitter Bierce" (Bierce l'amer). On sourit ou on fait la grimace devant les définitions de Sternberg l'amer, mais il faut reconnaître que ses meilleurs traits sont aussi finement acérés que ceux de ses modèles :

Abattoir : Dès sa naissance, l'homme est promis à l'abattoir sans se laisser abattre pour autant. Et souvent, il y va même avec pas mal d'abattage.

Adhérent : Sorte de timbre humain qu'on n'arrive jamais à décoller d'une enveloppe de concepts.

Ambition : L'ambition des uns fait l'abolition des autres.

     La partie des "noms propres" du Dictionnaire nous livre la liste des créateurs qui font partie de ses " grandes rencontres ". Autant de pistes à suivre pour se construire une culture bis en redécouvrant dans la littérature et les arts des individus qui ont fait confiance à leur imaginaire pour inventer leur destin et réinventer leur temps. La liste n'est pas exhaustive mais on peut y puiser au hasard, chaque notule est une boîte aux trésors. De Chas Addams, premier cité, à Zouc, la dernière, il n'y a pas une seule faute de goût. C'est le seul dictionnaire où il est question d'Edouard Riou, le grand illustrateur des romans de Jules Verne et des récits de voyage du Tour du monde, à qui il m'arrive encore d'aller rendre visite quand je veux emprunter une image magique pour les besoins d'un collage.
     Qui reprocherait à un amoureux de la mer d'être fasciné par les livres de sable ? D'Avanies à Vicissitudes, c'est encore l'ordre des dictionnaires que Jacques Sternberg a choisi pour organiser son livre de mémoires, Profession : mortel. Une citation de Louis Calaferte, placée en exergue de ces "fragments d'autobiographie", semble vouloir en donner le ton : "Ce que je dis n'a aucune importance. Et ce que je ne dis pas n'a pas non plus la moindre importance."
     Ce "bilan désordonné de fin du moi", laisse une impression mitigée. "Ils me font rire, ces auteurs de leurs mémoires qui prétendent les avoir écrites en toute sincérité", écrit Sternberg à l'article Liaisons. "Si l'on devait dire sincèrement ce qu'on a pensé des autres - ses proches ou ses amis s'ils sont toujours en vie - on se ferait abattre. Et si l'on devait être vraiment sincère avec soi-même, on se trancherait la gorge." Il ajoute à la page suivante : "Et pourtant, s'il y a une phrase de Cioran qui m'a toujours bouleversé, c'est bien celle qui fusille l'insoluble problème à bout portant : "On ne devrait écrire des livres que pour y dire ce qu'on n'ose confier à personne." Ah ! Oui ! Encore faut-il avoir le courage désespéré de se le confier à soi-même.21"
     Une chose me frappe au terme de ce rapide parcours dans son œuvre : cet homme que je n'ai jamais rencontré et dont je n'ai partagé ni les opinions politiques et philosophiques, ni le mode de vie, m'a cependant beaucoup apporté et souvent interpellé. Faut-il privilégier la résistance ou la fuite, la stabilité ou la dérive, l'amour fou ou l'érotisme solaire, l'écriture au long cours ou l'art de faire court, la recherche du succès ou le bricolage créatif suivant ses envies du moment ? Sternberg s'est posé toutes ces questions, y répondant de façon plus ou moins satisfaisante pour son propre usage et sans la moindre prétention à servir de modèle. Il rejetait toute forme de métaphysique et de prosélytisme, préférant les pirouettes verbales aux théories fumeuses : "Ce qu'il y a de risible avec les grands problèmes de la vie, c'est qu'on peut en dire n'importe quoi, on n'a jamais tort.22"
     Dans ses moments de doute, il lui arrive de se présenter comme l'idiot galactique : "De tous les écrivains publiés, je suis sans doute le plus vraiment, le plus profondément ignorant. (…) Je ne fais rien que déranger, dérouter, déstabiliser. Mais je n'apprends rien au lecteur, je ne l'instruis pas, je ne lui donne pas à PENSER"23. Il nous laisse pourtant une œuvre qui, quoi qu'il en dise, incite non seulement à rêver mais aussi à réfléchir et à créer. Malgré les manques et les défauts revendiqués, Jacques Sternberg eut le courage, l'immense courage de pousser ses passions jusqu'au bout, et d'abord la passion d'écrire qu'il a cultivée avec une obstination peu commune. Pour parvenir à être publié, il a pratiqué presque tous les métiers en rapport avec le livre : emballeur, dactylo, secrétaire, journaliste, rewriter, jusqu'à directeur de collection. Quand, au risque de lasser le lecteur, il revient sans cesse sur le récit de ses années de galère, de refus par tous les éditeurs, sur le manque de reconnaissance du public et du monde littéraire, c'est de cela qu'il nous parle : du chemin parcouru, toujours insuffisant à ses yeux, et de la démesure de son investissement personnel dans l'écriture. Quand il s'insurge contre la mort, c'est parce qu'il a appris durement à ses dépens qu'une seule vie ne peut suffire à qui veut la vivre pleinement, à plus forte raison s'il faut en passer la moitié prisonnier d'obligations médiocres.
     Quand on y pense, quel raté magnifique ! Il a tout tenté et nous laisse en héritage la narration de ses périples dans l'impossible. C'est le vrai héros moderne : l'individu qui se débat dans un monde devenu fou et cherche dans les douceurs du cocon, la chaleur des femmes, les plaisirs de l'écriture et les joies du bricolage créatif l'antidote aux angoisses que la bêtise et l'aveuglement de l'époque ajoutent à la connaissance de notre finitude. Hyper conscient des limites de l'existence dans notre société "de haute consommation et de basse lucidité", conscient aussi de ses propres limites, Sternberg était en insurrection permanente contre elles. L'un de ses plus beaux textes, où il évoque avec pudeur la déchirure que fut la déportation et la mort de son père, se termine par ces mots : "Verser tout naturellement dans la marginalité ne m'a jamais été très difficile. Je n'ai presque jamais été d'accord avec quiconque. Que ce soit un don ou une tare, je n'en sais rien. Je sais simplement que ce n'est pas une attitude, une pose, mais au contraire ce que j'ai de plus vrai, de plus sincère, au fond de moi.24"
     La complexité d'un homme ne saurait être lyophilisée en quelques caractères imprimés, malgré la déplorable habitude de résumer une existence en deux traits et une croix. Je suis conscient de la grossièreté du portrait littéraire ébauché dans les pages qui précèdent ; j'espère cependant avoir été un peu moins caricatural que ce que j'avais lu jusqu'à présent à propos d'un auteur qui mérite mieux que le purgatoire où il est entré de son vivant.
     Au final, je me pose toujours la question : "Qui êtes-vous, Jacques Sternberg ?"
     Et je ne peux que répondre, comme vous l'aviez fait à propos de Chas Addams, dans un de vos premiers articles pour Bizarre : "Je n'en sais rien."
     Vos livres parlent pour vous.
Phil Fax
La NRM n° 18 et n° 19- Hiver 2006/Printemps 2007
 

Merci à Dorothée la dériveuse pour ses livres, ses dédicaces, pour le cadeau de son exemplaire personnel de Si loin de nulle part, et pour le blog inspiré :
http://blanckdorothee.blogspot.com/

Merci à Walter Lewino pour l'autorisation de publier "Mon frère ce ludion", texte inédit mis en ligne sur le site de Dorothée Blanck.

Merci à Eric Dejaeger pour le collage et la bibliographie de Sternberg. Lire son article "Quand Jacques Sternberg signait Jacques Bert"

Merci à l'employé anonyme qui a aménagé sur internet un nouveau bureau pour Jacques Sternberg : http://jacques.sternberg.free.fr

 

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1- Editions Mille et une nuits, 2004.
2 - Mémoires provisoires, p.48. Jacques Sternberg revient sur ces années noires dans Profession : mortel.
3 - Titres de ses livres de science-fiction.
4 - Gérard Klein, Fiction n°145, déc. 65.
5 - Ed. Mille et une nuits, op. cit.
6 - Profession : mortel, p.105.
7 - Avant-propos au Dictionnaire des idées revues, Denoël, 1985.
8 - "Divers faits", Réalités secrètes n°1, 1955 (Rougerie éditeur).
9 - Préface à La Guerre des Monde, Club du livre du mois, février 1954, page XIX.
10 - Une succursale du fantastique nommée science-fiction, Le Terrain vague, 1958.
11 - Profession : mortel, p 307-308.
12 - Ed. Marabout, 1974.
13 - Article "Publier", dans son Dictionnaire des idées revues.
14 - Préface au recueil d'Eric Dejaeger, Elagage max… (Mémor, 2001)
15 - Voir Fiction 145, décembre 65, ou le site http://www.quarante-deux.org
16 - Article "Michaux", Dictionnaire des idées revues, p. 361.
17 - Topor raconte cet épisode dans Les Combles parisiens, Librairie Séguier, 1989.
18 - Roland Topor, Seghers 1978, p. 19.
19 - Vivre en survivant, p. 33.
20 - Vivre en survivant, p. 112.
21 - Profession : mortel, p. 173-174.
22 - Jacques Sternberg : Pensées, p. 57.
23 - Profession : mortel, p. 210.
24 - Avant-propos au Dictionnaire des idées revues.