Marie Noël Döby

Au bord du désir

"Toute ma vie, je n'ai fait que regarder les oiseaux"
Marie Noël

 

"La dame blanche", collage. © Marie Nol Dby.
 
Au moment de mettre la dernière touche à cet article, j'ai été pris d'un doute : et si je m'apprêtais à en dire un peu trop sur Marie Noël Döby ? Toute sa vie, Marie a créé dans la plus grande discrétion, ayant trouvé accès à un monde situé de l'autre côté du miroir. En y faisant pénétrer le regard, est-ce que je ne risque pas d'en dissiper la magie ?
     J'écris ces lignes, la porte ouverte sur le jardin, prêtant l'oreille au chant des oiseaux tandis que dans la maison, la tribu tranquille des poupées de Marie m'entoure de leur présence bienveillante. Certaines sont chargées, je ne l'ignore pas ; Marie est un peu chamane. Je ne tenterai pas ici un exercice critique ni l'élaboration d'une monographie. Juste une évocation, laissant aux images le soin de faire leur chemin jusqu'à la rétine, jusqu'au cerveau et jusqu'au cœur de qui lira ces lignes. Il me semble que c'est ainsi qu'il faut s'y prendre pour dessiner la silhouette de leur créatrice, la Grande Reine des oiseaux comme l'appelle si justement Jacques Abeille.

     Avant de la rencontrer, j'ai entrevu le théâtre des rêves de Marie Noël dans un de ces lieux magiques dont seule la galaxie de Gutenberg pouvait susciter l'existence : digne d'un songe de Borges, la librairie Un Regard Moderne à Paris, où j'ai découvert tout d'abord ses poupées puis ses collages. Poupées dérangeantes et sexuées que Marie appelle "les Döbys" (ce nom, inventé par jeu avec son fils Benjamin). Collages insérés dans des livres uniques confectionnés de sa main : une bibliothèque des merveilles.
     Ma propre pratique du collage n'a fait qu'aviver ma curiosité à l'égard de celle d'autres artistes. "Pour moi le collage, c'est écrire avec des images" dit Claude Pélieu dans un entretien avec Bruno Sourdin. "Dès que quelqu'un écrit, c'est intéressant" notait Raymond Queneau. Dès que quelqu'un colle, c'est intéressant. Tout peut être rapproché avec tout. Le collage puise sa vitalité aux sources millénaires et inépuisables de l'analogie. Rapprocher deux images, c'est rapprocher au moins deux réalités différentes, pour créer une vision nouvelle et toute personnelle. C'est sortir de l'illusion du "réel" - ce mot qui désigne une complexité dont chacun a une représentation nécessairement réductrice, parfois terrifiante d'étroitesse - et ouvrir de nouvelles voies pour l'imagination. Le collage est chose mentale. C'est la liberté de l'esprit, le droit de penser autrement et le droit de rêver, la poésie visible faite par tous…


     Quand nous avons fait connaissance en 2005, Marie m'a dit au détour d'une phrase, comme une évidence, qu'elle réalisait 3000 collages par an. Il lui arrive ainsi de lancer en l'air des mots qu'il faut attraper comme des ballons, sans savoir à quoi les relier. J'ai cru avoir mal compris. Un peu plus tard, elle m'a dit : "En dix ans, j'ai fait plus de 30 000 collages". En écrivant ceci, je refais les comptes : pendant des années, Marie a créé quatre à cinq livres uniques par semaine.
     Collectionnant ses œuvres, échangeant régulièrement avec elle, j'ai découvert peu à peu la richesse et la complexité de son univers poétique. Sa première poupée, elle l'a créée alors qu'elle était encore enfant, et déjà en révolte contre les interdits liés au sexe et à la place des filles. Sa passion première, c'est le dessin. C'est du dessin que naissent ses poupées, dont elle dresse toujours un plan dessiné avant de commencer à réunir les matières, étoffes, objets et bijoux qui vont leur donner vie. Au début des années 70, aux côtés de Jacques Noël son mari et de Maxime Préaud, Marie donne des dessins à Anagrom, une revue consacrée à la sorcellerie et à l'alchimie. L'un d'eux figure en couverture des trois premiers numéros. Après la disparition de la revue, Marie continue à dessiner un monde fantastique peuplé de femmes étranges, porteuses déjà de ses poupées. Au début des années 2000, elle a l'impression que ses dessins n'intéressent plus. Plus de cinq cents sont accumulés. Ils restent dans ses cartons, personne ne les voit. Elle décide de les cisailler et d'en répartir les morceaux dans des carnets de collages qu'elle confectionne elle-même.

     Lorsqu'elle parle de son activité créative, Marie se compare à un petit animal qui ne cesse de travailler. Chaque jour, comme les insectes xylophages qui s'attaquent au papier, elle grignote catalogues, revues, vieux livres… tout un matériau où elle puise la matière première de ses découpages. C'est dans le silence de la nuit qu'elle découpe ses images, qu'elle classe dans deux boîtes : les personnages et les autres éléments. Dès 9 heures le matin, elle commence la réalisation des collages, qui va l'occuper aussi longtemps que la lumière du jour le permet. Elle travaille assise, près de la fenêtre qui donne sur la rue. Marie est très organisée et la procédure, une fois lancée, est immuable : elle réalisera un livre de collages dans la journée. Elle fait avancer trois collages en même temps. Ils s'accumulent au fil de la journée, elle doit en réaliser au moins seize pour composer un livre. S'il arrive qu'elle fasse quelques collages supplémentaires, elle les mettra de côté et les enverra à un ami ou à un proche, avec un petit mot.
"La dame blanche", collage. © Marie Nol Dby.
Vers 18 heures, elle a terminé les collages. Commence alors le travail de réalisation du livre. Là encore, la procédure est immuable. Marie confectionne elle-même ses cahiers à partir de feuilles d'un certain papier cartonné de couleur écru. Elle les découpe dans des carnets reliés qu'elle achète spécialement, avant de les plier et de les agrafer. Il arrive, lorsqu'elle ne peut se procurer ce papier particulier, qu'elle en utilise un autre un peu moins épais mais de couleur approchante. Le livret est constitué : il devient un livre quand Marie y insère ses images. Celles-ci vont deux par deux ; il y a des correspondances entre elles. Chaque livre est inséré dans une pochette en plastique rigide transparent, pour le protéger. Aujourd'hui encore, quand elle a la matière suffisante, elle réalise un livre de collages sur la journée (parfois deux). Il lui arrive de manquer d'images, jamais d'inspiration.

     Que deviennent tous ces collages ? La plupart sont dispersés aux quatre vents. "Mes collages sont comme des papillons", dit Marie, "il faut qu'ils s'envolent". Par bonheur, au fil de mes passages dans une certaine rue donnant sur la Seine, où flottent encore les ombres de Nezval, de Jiri Kolar, de William Burroughs et des locataires du Beat Hotel, j'ai pu recueillir nombre de ces papillons séchés et collés dans les livrets de Marie. Cela m'a permis de lui restituer, avec l'aide de Marie Groëtte, un dossier d'images numérisées réunissant environ 1600 collages.
     À l'exception de Granada - un grand Unica où plus de 50 photographies anciennes de Grenade ont été métamorphosées par les interventions de la colleuse - les livres de Marie ne portent ni titre, ni datation. Manière de marquer, par l'absence de ces indications, que ce n'est pas le plus important. Chaque œuvre existe pour elle-même, hors du temps.

     Le langage poétique de Marie Noël Döby, né d'une plongée quotidienne dans la création, n'a nul besoin des mots. Ce n'est pas par hasard que ses collages se présentent sous forme de livres, Il s'agit bien pour elle d'entrer à sa façon dans l'univers du livre, et pour le lecteur-regardeur de lire les images sans le secours de l'alphabet. De même ses poupées peuvent être non seulement touchées avec les yeux, mais aussi manipulées comme des marionnettes, regardées de dos comme de face et caressées, car la soie dont elles sont revêtues peut avoir la douceur d'une peau. Marie aimerait que ses poupées prennent vie, et deviennent les actrices d'un film d'animation.
     Observer les oiseaux et leurs pitreries, leurs parades d'amour, parler avec les chats, ou raconter comment elle s'est laissée surprendre par une souris venue se frotter contre sa jambe alors qu'elle s'était aventurée sur un chantier pour y chercher des fossiles, c'est cela aussi la poésie de Marie Noël : le bonheur de vivre au présent, au bord du rêve, souvent sur un fil.
"L’avis du perroquet", collage. © Marie Nol Dby.

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En ce début 2015, le lundi 9 février exactement, Marie m'a raconté un rêve. Elle a sous les yeux un de mes collages, mais ne parvient pas à voir le recto de la page. Elle ne voit que celle où est inscrit le titre : "Au bord du désir". Elle me dit : "J'imagine un gouffre, une dame, un monsieur qui tend les bras…"

 Philippe Lemaire
La NRM  n°36 - Printemps/Été 2015